7. SORTIES

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De retour chez lui, Denis eut envie de savoir si les répétitions des noces de sang avaient avancé, et il appela Joëlle. Elle lui dit que la première aurait lieu dans trois semaines, et lui demanda s’il voulait y assister. En précisant qu’Azucena ne fréquentait plus le centre culturel. Il répondit par la négative, mais s’enquit de la tournée.

-Nous sommes engagés pour cinq représentations. Essentiellement des salles paroissiales, ainsi qu’une à l’extérieur, dans une salle communale.

-C’est un peu réduit, comme tournée, non ? J’ai eu une idée, mais je dois d’abord me renseigner, je t’appellerai demain, je ne peux rien te dire pour l’instant. Il appela ensuite Monsieur Carlos, et lui demanda s’il y avait moyen d’intercaler un spectacle dans son planning.

-Oui, bien entendu, de quoi s’agit-il ?

-Les noces de sang, de Lorca. Une troupe amateur que je connais bien va démarrer sa tournée, et j’ai pensé que cela pourrait vous intéresser.

-Oui, je les connais. Ils commencent à faire de l’audience. Et comme vous me les recommandez, je suis prêt à leur accorder une possibilité dans trois semaines. Je vous charge de prévenir la responsable pour qu’elle me rappelle. Denis le remercia, et en guise de réponse, il dut promettre d’assister à la représentation. Avec votre charmante compagne, avait précisé Monsieur Carlos.

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Le lendemain, il effectua sa réservation. il devait partir au courant de la matinée suivante pour se rendre à Paris. Il rappela Joëlle qui se montra ravie de l’opportunité qui se présentait pour la troupe.

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Le train entra en gare peu avant dix heures. Le voyage avait été agréable, et l’hôtesse du wagon-restaurant avait même, chose inhabituelle, porté un plateau petit-déjeuner à Denis. Pierre l’attendait sur le quai.

-Bonjour mon grand. Tu as apprécié le petit-déjeuner ?

-J’aurais dû m’en douter. Et très revigorant, surtout s’il faut se lever tôt. Pierre demanda à Denis à quelle heure il devait rencontrer son client.

-Vers quatorze heures, pour reprendre le train à vingt heures.

-Parfait, cela nous laisse tout le temps nécessaire. En sortant de la gare, ils montèrent dans une voiture. Une voiture avec une immatriculation militaire, remarqua Denis. Pierre lui expliqua qu’ils se rendaient au Ministère de la Défense.

-Comme tu le sais j’y suis maintenant affecté, et ma promotion est l’équivalent pour le civil, du grade de général. Celui que ton père aurait déjà depuis longtemps, s’il était encore parmi nous.

Une autre personne attendait dans le bureau de Pierre, qui ne la présenta pas. Il demanda le programme à Denis, qui inscrivit la clé de déchiffrement sur un papier. Pierre le félicita, au nom du Ministère, et rangea le précieux programme dans un coffre.

Ils parlèrent ensuite des projets de l’un et de l’autre, avant d’aller déjeuner au restaurant du Ministère.

Denis évoqua son prochain passage de grade, qui devait avoir lieu à la fin du mois de mars. Pour Pierre, il fut question de sa future retraite, et de son déménagement.

-Je suis heureux que tu aies accepté de me revendre la maison, confia Pierre. Lorsque nous quitterons la capitale, ce sera une nouvelle vie.

-C’était un peu mon idée, en quittant l’endroit où j’avais vécu ces dernières années. Plus rien qui ne me rappelle le passé. J’avais imaginé qu’un nouveau cadre de vie puisse m’aider à oublier les moments les plus pénibles de mon existence. Et je dois dire que cela y a beaucoup contribué. Je repense parfois à eux, et c’est plus une douce nostalgie qui m’envahit, dans ces moments-là, plutôt qu’une forte douleur.

-Les bons souvenirs sont ce qu’il y a de plus précieux ! Pour moi aussi, tes parents comptaient beaucoup. Et avec l’âge, j’ai pris conscience que l’on trouve souvent le bonheur parmi ses pairs.

-Ou à défaut de bonheur, une passion commune, comme par exemple au travail. Pour moi, c’est un peu ma famille maintenant.

-Ou encore, comme dans le corps des personnels civils. Ce fut la seule allusion à Marie qu’il fit. Pierre savait que le père de Marie avait été contremaître d’Etat, mais il avait décidé de ne rien révéler à Denis. Il voulait laisser le destin suivre son cours.

-Pour le reste, reprit Denis, comme s’il avait lu la pensée de Pierre, je vais attendre et je trouverai probablement un jour celle qui saura me faire ressentir l’amour. Je n’ai pas particulièrement envie de chercher quelqu’un ces temps-ci.

L’heure de se séparer était arrivée. Pierre proposa à Denis de le faire accompagner chez son client.

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Il était resté deux heures en compagnie du client. Après lui avoir rendu les maquettes, il lui présenta les épreuves. Il y en avait quatre en tout, et représentant les pages de couverture d’un magazine d’art, qui allait bientôt être diffusé auprès du public.

Le client était très satisfait du travail exécuté, ce qui ne l’empêcha pas de demander d’ultimes petites corrections, essentiellement des dispositions de texte, dont Denis prit soigneusement note.

-Je vous signe d’ores et déjà le bon à tirer, je vous fais confiance pour le reste. Quand comptez-vous démarrez l’impression ?

-Les machines sont prêtes, Monsieur. Votre commande sera livrée en fin de semaine prochaine. La réponse que lui avait recommandée Monsieur Doroin.

-Dans ce cas, c’est parfait, répondit le client. Je pense que nous serons appelés à nous revoir  ultérieurement. Je suis très heureux de faire affaire avec votre Société, qui représente pour moi un gage de qualité.

Denis prit congé de lui, non sans le remercier pour son accueil, il décida de profiter du temps qui lui  restait pour faire un tour dans la capitale. Il appela d’abord son directeur pour l’informer que tout s’était bien passé, et qu’il pouvait faire rouler la rotative. Dans la maquette du client, une photo représentait des colliers, et cela l’incita à aller visiter le quartier des bijoutiers. Il ne savait pas encore que quelque chose allait tout bouleverser. Ce que le destin avait décidé pour lui …

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Dans les jours qui suivirent, la vision qu’il avait de la vie changea profondément. Comme si la vie avait voulu l’initier à ce qu’il ne connaissait pas. Il parla davantage, son regard bleu était parfois détaché mais il savait ce qu’il voulait.

Un après-midi, alors que Marie et lui travaillaient dans la chambre noire à  développer des films, il lui demanda si elle voulait l’accompagner le samedi suivant au théâtre. Dans la même loge que la dernière fois, précisa-t-il, mais cette fois ci, ce sera pour voir une pièce de Lorca.

-C’est un écrivain et poète espagnol de la première moitié du vingtième siècle, et il a commis des textes remarquables. Elle ne connaissait pas cet auteur, et il lui répondit qu’il lui en parlerait un jour. Elle était heureuse que Denis ait pensé à elle et lui répondit par l’affirmative. Il vit que ses yeux brillaient un peu plus qu’auparavant et il pensa que lui aussi, cela lui faisait plaisir.

Un nombreux public était présent lorsqu’ils arrivèrent. Il ne vit pas Monsieur Carlos qui était occupé en coulisse à régler les derniers détails du spectacle. Ils se rendirent directement dans la loge. Un majordome leur apporta des consommations. Denis relata en quelques mots la pièce à Marie avant le lever de rideau.

Des trois rôles féminins, seuls deux étaient joués. Joëlle dans le rôle de la mère et Emi dans celui de la novia. Les dialogues du troisième rôle se faisaient avec une voix off, tandis qu’Hubert et Pascal tenaient les rôles masculins. Denis expliqua que la pièce s’inspirait de la vie traditionnelle andalouse.

Marie s’étonna que Denis connaisse si bien l’histoire, et elle apprit qu’il avait assisté à quelques répétitions, et connaissait les acteurs. Mais en précisant qu’il avait déjà lu cette pièce auparavant, en version originale.

-Tu pratiques cette langue ?

-Oui, répondit Denis, depuis mon enfance. Je l’ai apprise en immersion. Elle lui demanda de plus amples  détails.

-En fait, j’ai appris sur place. C’était le souhait de mon père. J’ai passé de nombreuses semaines de vacances là-bas, étant enfant. Et je peux te dire, que pour la langue espagnole en général, mais plus particulièrement pour l’œuvre de Lorca, il est parfois très difficile de trouver les mots justes pour obtenir une traduction correcte.

Emi fut extraordinaire dans sa prestation. Elle éclipsait les autres rôles, tant par son aisance sur scène que par la force avec laquelle elle exprimait et vivait les plus subtils sentiments. La représentation fut un succès, probablement le plus grand qu’eut connu cette troupe d’amateurs, avec de nombreux rappels, et Emi fut la plus applaudie.

En sortant de la loge, Denis prit Marie par le bras et lui dit qu’il l’emmenait dans les coulisses pour lui présenter les acteurs. La première qu’il vit fut Joëlle, vers qui il se dirigea.

-Bonsoir Joëlle, alors, c’est le succès ?

-Oui, bonsoir Denis, Sans toi, ce n’aurait pas été possible ! Merci. Elle regarda Marie, lui sourit, et rajouta qu’elle était metteur en scène de la pièce.

-Je te présente Marie, ma collaboratrice, qui a bien voulu m’accorder sa présence pour assister à la représentation. Où sont les autres ?

-Ils n’ont pas fini de se démaquiller, sauf Emi, qui est déjà partie. Elle était très  fatiguée après son exceptionnelle prestation de ce soir, et je la comprends. Que diriez-vous de venir avec nous pour le traditionnel verre de fin de soirée ? Denis regarda Marie d’un air interrogateur. Elle hocha la tête en signe d’assentiment.

En réalité, Emi n’était pas si fatiguée que cela. C’est le prétexte qu’elle avait invoquée quelques instants plus tôt, en voyant que Denis se dirigeait vers les coulisses.

Lorsque Denis avait pris place dans sa loge, elle avait remarqué qu’il n’était pas seul. Elle observait toujours le public à travers les interstices du rideau avant les représentations, et elle se rendit compte immédiatement de l’attachement que Marie portait à Denis. Elle avait souri. Si seulement son cœur pouvait éprouver de l’amour pour elle, songea-t-elle … Mais elle ne voulut pas les rencontrer pour ne pas le mettre dans une situation délicate.

Denis proposa que tout le monde se retrouve au café Roy, une demi-heure plus tard.

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Ils étaient attablés tous les cinq devant leurs consommations. Joëlle était heureuse que tout se soit bien passé, et elle n’avait jamais imaginé qu’ils auraient tant de succès.

-Comment as-tu fait pour qu’il nous donne une chance ? demanda-t-elle à Denis.

-Tu sais, je connais le directeur du théâtre depuis longtemps. Mon père entretenait des relations privilégiées avec lui. Lorsque je lui ai parlé de votre tournée, il m’a répondu qu’il vous connaissait déjà. Je n’ai pas eu à insister, j’ai juste du lui promettre de venir assister au spectacle, mais je serais venu assister à l’une ou l’autre représentation dans tous les cas.

Marie se sentait en confiance. Elle avait apprécié la pièce et le dit, et le jeu d’Emi lui avait beaucoup plu également.

-C’est dommage que l’autre actrice ne soit pas là. J’aurais aimé la rencontrer, dit-elle. Elle a été excellente dans son rôle. Mais j’ai l’impression de l’avoir déjà rencontrée. Qui est-elle ? Personne ne répondit immédiatement, et Marie les observa, tour à tour, intriguée.

Denis se décida à parler.

-Tu ne l’as jamais rencontrée. Tu confonds. Et tu la confonds probablement avec sa sœur que tu as vu une fois. J’étais avec toi ce jour-là. Il ne voulait pas que les autres sachent que Marie avait été mariée. Marie comprit qui était Emi, et apprécia la discrétion que Denis sut montrer.

-Elles sont si différentes toutes les deux, intervint Joëlle. Mais elles sont maintenant fâchées, et sa sœur a décidé de nous ignorer. C’est Emi elle-même qui m’en a parlé. Mais bon, cela n’a pas d’importance. Je préfère même cela, au moins, maintenant, nous savons à quoi nous en tenir.

Hubert, qui n’avait rien dit jusqu’à présent fit remarquer que cela valait mieux.

-Et je suis bien content que toute cette histoire soit finie. Denis comprit qu’il parlait de sa relation. Et pour toi, cela vaut mieux. Nous avions tous remarqué qu’elle se moquait de toi, mais nous n’osions pas te le dire.

-De toute façon, c’est moi qui avais décidé d’en rester là. Et Emi m’avait mis en garde. Pour moi, c’est comme si elle n’avait jamais existée.

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Carnet intime de Marie, samedi soir:

J’ai l’impression qu’il veut me protéger. Ce soir j’ai vu qu’il commençait à oublier cette histoire. S’il savait comme je l’aime.

Comme j’aimerais que tu sois près de moi, mon Amour.

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Quelques jours plus tard, lors de la pause de mi-journée, Didier demanda à Denis s’il était prêt. Il était également adepte des arts martiaux, qu’il aimait pratiquer et l’aidaient à calmer sa nervosité naturelle, mais avait commencé à s’entraîner bien plus tard, sur les conseils de Denis.

-Oui, encore une dernière séance d’entraînement, jeudi, et dimanche aura lieu l’épreuve de passage de grades répondit-il. Et toi, Marie, as-tu envie de venir assister à l’entraînement, jeudi soir ?

Elle souhaitait depuis longtemps assister à une telle séance, mais elle n’avait jamais voulu  le demander à Denis, et répondit que cela lui ferait plaisir.

Plus tard, Monsieur Gildon demanda à Denis de passer le voir en fin de journée dans son bureau. Il souhaitait lui parler de Marie.

-Que penses-tu de notre nouvelle recrue ?

-J’en suis très satisfait. Elle s’intéresse beaucoup à ce qu’elle fait, et prend souvent des notes. Je lui ai recommandé de rédiger un carnet d’atelier, et je souhaite l’inscrire à l’examen, pour une prochaine session. Elle devrait réussir.

-C’est une bonne nouvelle. En ce qui vous concerne tous les deux, il n’est  plus utile de continuer à rester après l’heure normale, considère que ta sanction est levée.

Mais si vous êtes d’accord tous les deux pour continuer à rester plus longtemps le soir, vous pouvez aussi le faire. Parlez-en ensemble et dis-moi ce que vous aurez décidé.

Il en parla le lendemain avec Marie, qui n’avait pas envie non plus de changer cette habitude, et ils décidèrent de continuer à pratiquer les mêmes horaires. Denis, qui s’était habitué aussi à cette demi-heure de plus tous les soirs n’avait pas envisagé un instant qu’il puisse en être autrement.

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Les judokas du club étaient tous présents pour cette ultime séance avant le grand jour, dont la première partie consistait en l’échauffement, avant de passer à la révision des techniques déjà acquises. Il s’ensuivit la partie combat proprement dite, qui consistait pour chaque postulant, quel que soit son niveau, à affronter tous les autres postulants, l’un après l’autre. Denis s’en sortit sans problème et terrassa tous ses adversaires sans perdre un seul combat.

Elle avait pris place sur une chaise pour suivre la séance. Les judokas prenaient leur douche et elle l’attendait. Il ne tarda pas, et paraissait en pleine forme. En la ramenant, ils parlèrent de judo. Marie lui dit qu’elle avait envie d’essayer, Denis ne s’attendait pas à cela, mais cela lui causa une joie profonde. Avant de sortir de la voiture, elle le remercia pour la démonstration et lui fit une bise, avant de remonter chez elle. En rentrant, elle ouvrit son carnet intime et y dessina Denis en tenue de judoka avec sa ceinture noire.

Ainsi que deux cœurs liés.

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Denis avait demandé à Didier de chercher Marie dimanche. Il s’était rendu plus tôt à la salle d’entraînement qui servait ce jour-là de lieu où s’effectueraient les épreuves.  Deux autres clubs de la ville avaient prêté leurs tatamis  pour les épreuves, et des tables avaient été disposées à une extrémité de la salle pour les arbitres. Un portrait de Jigoro Kano, l’inventeur du judo, avait été disposé en hauteur, en face d’eux, à l’autre extrémité.

Des responsables de la fédération étaient arrivés peu avant le début des épreuves, et à neuf heures précises, tous les candidats étaient assis autour des tatamis. Les arbitres rappelèrent les règles, et les épreuves débutèrent, pour s’enchaîner sans interruption jusqu’à midi. La dernière épreuve, celle des passages de grade pour les ceintures noires fut particulièrement spectaculaire, et Denis se distingua pour ses qualités de combat au sol.

La matinée se termina par la traditionnelle cérémonie de remise des ceintures, et Denis se vit remettre son deuxième dan sous les applaudissements d’un public connaisseur. Avant de quitter la salle, Denis proposa de prendre le repas de midi au Caveau du Bourg, où il avait réveillonné. Il en parla d’abord avec Marie, puis avec Didier qui lui précisa qu’il n’était pas seul.

Didier avait lié connaissance avec une judoka, membre d’un autre club, qu’il leur présenta.

-Je vous présente Nicole, dit-il simplement, à qui il s’adressa pour savoir si elle voulait les accompagner. Ils donnaient l’impression de se connaître depuis longtemps. Elle accepta avec plaisir.

Ils prirent place à table peu après treize heures. Ils apprécièrent les plats qu’ils avaient commandes. Une succulente entrée de fruits de mer, suivie d’une grillade agrémentée de salades et attaquaient le dessert, quand Denis demanda à Nicole ce qu’elle faisait.

-J’ai fait mon apprentissage à l’imprimerie municipale, j’ai vingt-trois ans, et j’y travaille encore. Je suis maquettiste. Un silence suivit ces paroles, ce qui l’étonna. Elle se résolut à demander ce qu’il y avait.

-Rien dit Denis, nous sommes simplement surpris. En ce qui nous concerne, nous sommes tous les trois chez Arts Graphiques ! Ce fut au tour de Nicole de rester sans voix.

-Mais nous n’allons pas parler travail. C’est dimanche. Et c’est toujours délicat de parler travail entre confrères. Il ne voulait surtout pas que la conversation dévie sur Robert. Ils discutèrent encore un peu et se quittèrent en promettant de se revoir.

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Sur le chemin du retour, Denis dit à Marie que ce serait dommage de se quitter si tôt. Il voulait rester encore avec elle, et lui proposa de lui faire découvrir un petit parc.

-Il est situé à un kilomètre de chez moi, et je fais l’aller-retour le dimanche matin, en faisant du footing. Il m’a tout de suite plu, il est très bien arrangé, et les couleurs sont très belles, ce printemps. Il est en périphérie de la ville, sur les hauteurs. J’aimerais que tu le voies.

Marie était heureuse qu’il ait souhaité sa compagnie, et son regard en disait long. Elle était avec l’homme qu’elle aimait et cela lui suffisait. En arrivant, il la prit nonchalamment par le bras. J’aurais tant de choses à lui dire, pensait-il. Je lui parlerai à Pâques.

Ils se promenèrent plus d’une demi-heure. Marie voulait tout voir, pour bien s’imprégner de l’ambiance.

-Je reviendrai ici pour peindre. Il y a tellement de belles choses. Et nous reviendrons peut-être. Il comprit qu’elle l’interrogeait, et répondit qu’il aimerait bien y revenir avec elle.

-Je me sens bien, avec toi, finit-il par avouer. Il avait surtout remarqué qu’elle avait employé nous. C’était la première fois qu’elle employait ce terme à leur sujet. Elle suggéra de se rendre à la buvette. En arrivant près du petit bâtiment en bois, Denis aperçut un homme qui paraissait les surveiller. Son visage ne lui était pas inconnu et il se rappela de ce que Pierre lui avait dit. Mais il ne vit pas le couple, un peu plus loin, qui surveillait l’homme.

Ils s’octroyèrent quelques friandises avant de repartir. Marie lui avait dit qu’elle tenait à l’inviter chez elle pour le repas du soir, en lui faisant la bise. Une bise un peu plus appuyée que la dernière fois, qui lui fit ressentir beaucoup d’émotion. Il lui prit naturellement la main pour faire les quelques pas qui les séparaient de la voiture.

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Pendant qu’ils roulaient, Marie demanda à Denis s’il avait prévu quelque chose pour les fêtes pascales. Il répondit que non, et elle lui dit qu’elle voulait l’inviter.

-Nous ne serons pas seuls. Ma sœur et mon beau-frère viennent de Nouvelle Calédonie, et j’aimerais que tu fasses leur connaissance. Je n’ai plus qu’eux. Maman est décédée, lorsque nous étions jeunes, Judith et moi, et c’est papa qui nous a élevées. Il ne s’est jamais remarié. Il pensait qu’en le faisant, il trahirait Maman.

-Je peux imaginer comme cela a été dur. Moi non plus, je n’ai plus personne. Mes parents non plus ne sont plus de ce monde. Leurs deux visages s’étaient empreints de tristesse et ils ne parlèrent plus jusqu’à ce qu’ils soient arrivés.

C’était la première fois qu’il revoyait l’appartement depuis qu’ils l’avaient refait. Elle avait acheté quelques petits meubles et réarrangé la disposition. Parmi les dessins qu’elle avait  retrouvés  chez arts graphiques, deux étaient encadrés et accrochés dans le salon. L’appartement sentait la peinture. Elle passait beaucoup de son temps libre dans le petit bureau qu’elle avait aménagé en atelier d’artiste.

-Je vois que tu as effectué des transformations.

-Pour les meubles, oui, je veux tous les changer, dans tout l’appartement, et je procéderai petit à petit. En fonction de mes coups de cœur.

-Il faut toujours l’écouter. Et je vois que tu as une nouvelle bibliothèque. Il s’approcha et reconnut une œuvre de Lorca. Le romancéro gitan. Tu t’intéresses aussi à la littérature espagnole, à ce que je vois ?

-Tu en as si bien parlé, je voulais me rendre compte par moi-même. Ses textes sont remarquables. Je comprends maintenant pourquoi tu l’apprécies, il y a tellement de force dans ce qu’il a écrit.

Elle mit sa chaine Hi-Fi en route, et ils écoutèrent le concerto d’Aranjuez. Il lui apprit que cette œuvre avait été composée en mille neuf cent trente-neuf par Joaquin Rodrigo. La version qu’ils écoutaient était celle de Paco de Lucia, la plus brillante selon le compositeur. Un moment magique.

Lors du dîner, il put s’apercevoir qu’elle était une excellente maîtresse de maison. Elle avait voulu lui faire une surprise et avait préparé une paella.

-Elle est particulièrement réussie, j’en ai déjà mangé, préparée dans le Pays, qui n’étaient pas aussi bonnes. Elle voulut en savoir plus sur ses voyages en Espagne, et il lui parla de ses nombreux séjours aux iles Canaries.

Denis aurait aimé rester plus longtemps auprès de Marie, mais il devait encore établir un rapport pour le lendemain. Il la remercia pour cette journée passée avec elle, avant de rentrer chez lui.

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Carnet intime de Marie, dimanche soir:

J’aimerais tellement te serrer dans mes bras. Je ne sais pas si tu es prêt ! Je t’aime