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6. SA NOUVELLE VIE

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Marie se présenta, ponctuelle, à son premier jour de travail. Chaque nouvel embauché avait droit à une visite complète de l’Entreprise, et elle se montra plus qu’intéressée pour comprendre les liens entre les différentes divisions qui constituaient arts graphiques. Denis lui fit visiter successivement la photogravure, l’impression, la reliure et les expéditions, en expliquant dans les détails le rôle de chacune des sections. Non sans oublier de la présenter à chacun des responsables. Il insista plus particulièrement sur le rôle des documents fournis par les clients. La visite dura plus de deux-heure et ils s’en retournèrent au bureau.

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Il lui expliqua qu’il devait la laisser jusqu’en fin de matinée, car ce serait bientôt l’heure de la réunion hebdomadaire des responsables.

-Mais je vais te confier ton premier travail. Il ouvrit une armoire dont il retira un grand dossier, et expliqua ce qu’il attendait d’elle.

-Tu as dans ce dossier tous les éléments pour réaliser une maquette, ainsi qu’une note explicative. Ces éléments sont des textes et des images. Habituellement, les clients nous les livrent sous forme de photos et de textes sur papier, mais dans ce cas ce sont des films. Sois bien attentive aux textes. Tudois reconstituer une maquette avec les éléments fournis. C’est l’épreuve obligée pour tout nouvel arrivant, quel que soit le poste qu’il occupera. Pour le placement, tu feras selon ta sensibilité.

-Je vais maintenant te laisser, et je reviendrai te chercher peu avant midi, nous examinerons ce que tu auras réalisé, et je te ferai ensuite découvrir le restaurant d’Entreprise. Si tu souhaites un café, la machine est prête sur la desserte, tu n’auras qu’à la mettre en route. Denis la quitta pour se rendre à la réunion.

Lorsqu’il revint, peu avant midi, il examina ce que Marie avait réalisé. Elle s’était bien sortie de l’épreuve, notamment des pièges avec les textes. Denis était plus que satisfait. Le trajet vers le restaurant dura quelques minutes. Elle apprit que la pause avait une durée de deux heures, ce qui permettait à ceux qui le souhaitaient, de rentrer chez eux pour le repas de midi. C’est pratique aussi pour faire des achats, pensa-t-elle.

Roland, Didier et quelques habitués étaient déjà arrivés, et Denis présenta Marie lorsqu’ils prirent place avec eux.

-Je te présente ta remplaçante, Didier. A partir de cet après-midi, tu es muté dans la section de Roland, au montage.

-Merci, lui répondit Didier, je m’en doutais un peu. Surtout depuis que …

-Il est inutile de rajouter quoi que ce soit, l’interrompit Denis. Nous ne parlerons pas davantage de ce crétin, et il ne mettra plus jamais les pieds ici. Le sujet est clos.

Il ne voulait pas que ce type de discussion soit abordé devant Marie.

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Le restaurant était un bâtiment de style ancien, tout de briques rouges, qui avait été construit un siècle auparavant. Il était situé en bordure de l’Entreprise, et agrément d’un petit parc bien entretenu. En retournant dans les locaux d’arts graphiques, Denis expliqua à Marie qu’en été, les gens mangeaient parfois à l’extérieur. Marie était impatiente de découvrir son nouveau poste de travail.

-N’oublie pas que nous travaillons une demi-heure de plus, ce soir, pour ta Formation. En guise de réponse, Marie lui adressa simplement un sourire.

Elle fut enchantée en entrant dans la section retouche. C’était une vaste salle, claire et occupée par une dizaine de postes de travail. Une porte donnait sur le couloir commun de la division, une autre permettait l’accès aux chambres noires. Un poste de travail était libre. A côté de celui de Denis.

Après avoir salué tous les présents, elle s’assit à sa place, et Denis lui expliqua une première opération de retouche.

-Il s’agit simplement de passer de la gouache avec le pinceau sur les défauts de ces films. Ces films sont des négatifs, et toute la lumière qui passe au travers sera sur le film positif. Il ne doit rester que les textes. C’est comme si tu dessinais, mais pour masquer les défauts. La seule différence est que c’est une gouache spéciale pour les films. Et ce soir, je te montrerai comment on fait les positifs.

-J’ai compris ce que je dois faire, répondit Marie, qui s’attela à la tâche. Elle travailla ainsi pendant deux heures sans qu’elle ne s’en rende compte. Pendant ce temps, Denis était allé dans la chambre noire, où officiait Maurice. Ils avaient fait leur apprentissage ensemble, mais Maurice n’avait pas voulu poursuivre au-delà du brevet de compagnon. Ils travaillèrent ensemble jusqu’à seize heures avant que Denis ne retourne à la retouche.

Il examina ce que Marie avait fait. C’est plus que correct, pensa-t-il, et sa main est sure. Il lui expliqua que tout le monde avait droit à deux pauses d’un quart d’heure, une le matin, une autre au courant de l’après-midi, et lui proposa d’aller boire un café.

Elle reprit ensuite son travail  jusqu’en fin de journée. Les employés partirent à dix-huit heures, et il lui expliqua comment procéder pour obtenir les films positifs à partir des négatifs. Cela dura une demi-heure, et ils quittèrent la Société, pour  rentrer chacun chez soi.

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Carnet intime de Marie, lundi soir:

Tout  a passé si vite … Je travaille avec Denis! C’était mon premier jour, et j’ai appris plein de nouvelles choses. C’est passionnant. J’ai décidé de divorcer quand je l’ai vu. Au premier regard, mon cœur m’a dit qu’il était celui que le destin a placé sur mon chemin. Avant, rien n’existait.

Il m’aimera peut-être aussi un jour. Je sens une profonde douleur en lui. Il ne veut pas le montrer, mais je sais que c’est la vérité. J’espère qu’il me parlera bientôt. Cela me fait mal aussi. J’attendrai le temps qu’il faudra.

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Elle referma son carnet intime. Elle avait besoin de parler à quelqu’un. Marie appela Judith. Elle avait décidé de tout dire à sa sœur cadette.

-Bonsoir ma petite chérie. Tu vas bien ? Pierre aussi ?

-Bonsoir grande sœur. Oui, ça va, et toi ? Cela me fait plaisir de t’entendre. Cela fait quinze jours que je n’avais pas de nouvelles. Je commençais à m’inquiéter.

-Si tu savais ! Il s’est passé tant de choses ! Je n’ai vraiment pas eu le temps.

-Toi, tu as des choses à me dire, je me trompe ?

-Pas du tout. Au contraire. Tout se bousculait dans la tête de Marie. D’abord, je ne suis plus avec cet idiot avec qui je n’aurais jamais dû me marier. Il s’est conduit avec moi comme le dernier des derniers. Tu sais, mes dessins, c’est lui qui me les avait pris pour se faire embaucher. Et j’ai appris qu’il avait une liaison avec l’ex petite amie de son chef. Il s’est fait casser la gueule, et quand il est rentré lundi dernier, je l’ai mis à la porte.

-Quoi ? dit Judith, effarée. Et comment tu vas faire sans travail ?

-Justement, je travaille. Là où il était avant, il s’est fait licencier ! Et j’ai déjà engagé la procédure de divorce. Et en plus j’ai une grande nouvelle. J’ai rencontré l’homme de ma vie. Ce sera lui ou personne. Ou je resterai vieille fille.

-Tu ne crois pas que tu vas un peu vite ? Et qui est cet heureux élu ? Judith était ébahie, elle n’aurait jamais cru que cela puisse arriver.

-Tu ne le croiras pas. C’est son chef. Et je l’ai su au premier regard. Tout a basculé pour moi à ce moment-là. Je ne savais plus où j’en étais.

-Cela, je peux le comprendre, pour moi, c’était pareil avec Pierre. J’espère que tu ne devras pas attendre trop longtemps.

-Le pire, c’est quand j’ai appris que l’appartement était gratuit. C’est un logement de la Société. Pour ça aussi, il m’a menti. Mais les gens de arts graphiques se sont occupés de tout. Ils sont formidables. Vraiment.

-Je crois que Pierre sera content quand il apprendra çà se soir. Il ne l’a jamais beaucoup aimé. Mais je dois me sauver il est neuf heures du matin ici, et je suis attendue chez ma copine. Je te laisse, ma grande. Merci pour ces bonnes nouvelles. Je t’embrasse tout plein et n’attends pas aussi longtemps pour me rappeler. A bientôt.

Marie reprit son carnet. Elle y dessina les yeux de Denis avant d’aller se coucher.

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Denis était décidé à aborder un sujet délicat avec Marie. Il le fit le mardi, après le repas de midi. Il fit preuve de la plus grande délicatesse, en lui expliquant que lors de sa rupture son ex lui avait annoncé avoir eu des partenaires multiples. Il lui relata également la confession d’Hubert, et pour conclure, lui recommanda de prendre contact avec un médecin pour un examen.

-Si tu le souhaites, je peux m’en occuper. Je veux moi-même être sûr en ce qui me concerne, bien que je ne pense pas courir de risque. Disons que c’est plus une mesure de contrôle, pour savoir à quoi s’en tenir.

-Je dois t’avouer que je n’avais pas pensé à cet aspect de la situation. Les dernières  relations que j’ai eues avec lui remontent à quelques semaines. Mais cela ne m’apportait plus rien. Et la toute dernière fois, une semaine avant la séparation, nous nous sommes battus, il voulait m’imposer des relations contre nature, confia-t-elle, mais il ne s’est rien passé.

-Dans ce cas, je m’en charge. Je vais essayer d’avoir un rendez-vous encore cette semaine chez un spécialiste. Il s’en occupa l’après-midi même, et en informa Marie en fin de journée. Elle le remercia en lui disant qu’il était un homme prévoyant, mais elle n’était pas particulièrement inquiète non plus.

Le rendez-vous était fixé chez le médecin le samedi suivant, en fin de matinée. Ils consacrèrent essentiellement leur temps dans les jours qui suivirent à leur travail. Il enseignait petit à petit les ficelles du métier à Marie qui n’hésitait pas à redemander ce qu’elle ne comprenait pas toujours de suite.

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Avant de se rendre chez le médecin, il avait un autre rendez-vous. Il se présenta chez le notaire à huit heures trente, pour signer les différents documents relatifs à l’achat de son nouvel appartement. Il l’avait trouvé grâce au père de Patrick. Il lui avait téléphoné récemment, et celui-ci lui avait proposé un appartement de standing dans une nouvelle résidence, en lisière d’une forêt, un peu à l’extérieur de la ville .Après l’avoir visité, Denis  s’était enthousiasmé et avait décidé de l’acquérir..

Ils avaient convenu que Denis chercherait Marie avant le deuxième rendez-vous. Arrivés chez le médecin, ils s’aperçurent qu’il n’y avait pas d’autres patients. Denis lui avait demandé un rendez-vous à une heure ou il n’y avait pas beaucoup de monde. Il les examina successivement, l’un après l’autre, et enfin leur demanda de venir ensemble dans son bureau. Il n’avait rien remarqué de particulier, ce dont ils se doutaient déjà.

Il leur demanda enfin s’il s’agissait d’une visite prénuptiale, ce qui amusa Denis, qui répondit plus en détail, en expliquant l’appréhension qu’il avait eu.

-En fait, nous ne nous serions jamais rencontrés si nos ex ne nous avaient pas trahis, ils se livrent ensemble aux pires excès. Madame n’est que ma collaboratrice. J’avais jugé utile de lui parler de la situation et nous avons décidé de venir vous voir. Par crainte d’une contamination possible.

-C’est une démarche responsable, et je vous en félicite. Peu de personnes ont le courage de la faire. Quant à vos ex partenaires, j’aimerais que vous me donniez leur  adresse, ils représentent une source potentielle, et je suis obligé d’en tenir compte.

Denis avait appris qu’ils vivaient ensemble, un jour où il devait envoyer à Robert une loupe qu’il avait oublié. Il avait demandé l’adresse au bureau du personnel. Celle de son appartement qu’Azucena croyait louer à l’agence.

Denis ramena Marie chez elle, et lui souhaita un bon dimanche. Il avait prévu de déménager le lendemain.

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Il avait passé les soirées de la semaine à démonter les meubles qu’il voulait déménager, et dormait provisoirement sur le canapé. Il emporterait le strict minimum, et surtout rien qui lui rappela le passé. Il avait décidé de tirer un trait. Une camionnette l’attendait, dimanche matin, de bonne heure, chez un loueur. Il la chargea et à onze heures, il était devant son nouveau domicile.

Lors de la première visite, il avait insisté auprès du père de Patrick pour que des précautions particulières soient prises. La porte standard avait été remplacée par un modèle anti-effractions, quant au coffre, Denis conservait une clé de la maison, pour y aller si nécessaire, ainsi qu’il en avait été convenu avec Pierre.

Le soir même, l’installation terminée, il ramena la camionnette, récupéra sa voiture et rentra chez lui. Parmi les prestations dans la nouvelle résidence, des garages privés avaient été construits pour les propriétaires.

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Entre temps, Marie avait commencé à mettre à jour un classeur, avec toutes les notes qu’elle avait prises au courant de la semaine. Elle parla de son initiative avec Denis, à l’heure de la pause, le lundi suivant.

Il apprécia qu’elle prenne au sérieux sa Formation, et lui donna quelques conseils sur la manière de procéder pour organiser au mieux ses notes.

-D’ailleurs, c’est un peu comme le carnet d’apprentissage que les apprentis doivent réaliser pendant leur trois années. Je te montrerai celui que j’ai fait. Et je pense que je vais t’inscrire pour le brevet de compagnon. C’est un peu tard pour la prochaine session, mais tu devrais être prête dans une quinzaine de mois si tu continues sur ta lancée. A ce sujet, il faudra que tu passes dans les différentes sections pour apprendre toutes les facettes du métier.

-Merci Denis, lui dit-elle. Cela émut Denis. C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom. Et je me sentirai davantage pro si je réussis mon examen.

Au courant de la semaine, elle apprit aussi les bases de la correction des couleurs et se montra particulièrement douée. Beaux-Arts oblige, pensait Denis.

Une nouvelle vie commençait pour Marie. Pour Denis également.

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Carnet intime de Marie, lundi soir:

Ta présence m’est nécessaire, et je suis heureuse quand je peux te regarder. Aujourd’hui, tu m’as rendue heureuse en me parlant du brevet.

J’espère pouvoir te dire un jour… je t’aime.

Tu es ce qui m’est arrivé de mieux.

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Il faisait beau en ce début de mois de février. L’envie prit Denis de sortir, et il proposa à Marie de l’accompagner en ville, lors du week-end suivant.

-Je viens de déménager, il faut que j’achète encore quelques meubles et équipements, et si tu acceptes, je serais heureux que tu me donne ton avis. Cela nous éviterait aussi d’être seuls, chacun de son coté, au moins une après-midi.

Marie accepta avec joie. Un jour de plus avec l’homme qu’elle aime. Ils firent la tournée des magasins, et elle aida Denis à choisir. Il ne se décida à commander que ce qui leur plaisait à tous les deux. Ils achevèrent leur tournée au café Roy.

-Et si tu refaisais la décoration de ton appartement ? demanda Denis à Marie. Il avait pensé que ce serait aussi un bon dérivatif pour elle. Cela te permettrait de ne pas trop cogiter quand tu es seule chez toi, je suis même prêt à t’apporter mon aide. L’idée était plaisante.

-Pourquoi pas. J’y avais songé après la séparation. Me refaire un cadre de vie tout neuf. Mais je ne connais pas bien ce genre de travaux.

-Ne t’en fais pas, je me débrouille correctement. Ce n’est pas un problème, et si cela te permet de penser à autre chose, c’est bien. Que dirais-tu de choisir tout d’abord les papiers peints ? Par exemple au courant de la semaine prochaine.

-Un jour en particulier ?

-J’avais pensé à mercredi. Le jeudi soir je m’entraîne. Tous les jeudis. Je pratique le judo, c’est une excellente école pour la maîtrise de soi. C’est plus qu’un sport, tu sais. J’ai commencé il y a longtemps, avant même mon adolescence.

-Et ton niveau est élevé ? Je sais qu’il y a des grades. Il lui expliqua en quelques mots les couleurs des ceintures et ce qu’elles signifiaient. Mais j’ai aussi appris à me battre différemment lors de ma période militaire, rajouta-t-il.

-Ah, bon, fit-elle ?, intéressée.

-Oui, j’étais dans les commandos. J’ai appris à me défendre. Mais sans préciser qu’il avait aussi appris à tuer. Ainsi qu’à segmenter ses émotions.

Ils reparlèrent de la future décoration de l’appartement de Marie. Denis lui suggéra quelques idées de papier peint, et pour finir, lui dit qu’ils iraient choisir comme convenu le mercredi suivant.

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Marie passa la journée de dimanche à commencer à peindre un tableau représentant Denis. Elle retrouva avec émotion son chevalet, qu’elle n’avait plus utilisé depuis longtemps. Le virus du dessin l’avait rattrapé. Elle y travailla plus de cinq heures. Elle avait choisi des peintures acryliques. La technique de la peinture à l’huile restait hors de ses moyens.

Carnet intime de Marie, dimanche soir:

Je viens de passer deux belles journées. Avec lui, tout est simple.

Il a beaucoup de goût. J’aurais tellement aimé le rencontrer plus tôt, pour l’aimer encore plus longtemps.

Il m’a même donné envie de me remettre à la peinture.

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Mardi soir, après le travail, Denis suivit Marie chez elle. Il voulait prendre les mesures, pour connaître les quantités de rouleaux à acheter le lendemain. Cela fut fait rapidement, et un peu avant vingt heures, il disposait de toutes les informations nécessaires, qu’il avait enregistrées sur un dictaphone. Il accepta avec beaucoup de plaisir de partager avec Marie le repas qu’elle avait préparé à leur intention.

Le lendemain, toujours après le travail, ils étaient ensemble dans un grand magasin de bricolage pour acheter ce qu’il fallait. Le soir même, tout était rangé dans la cave de Marie. Nous commencerons ce week-end, lui avait dit Denis en la quittant.

Le samedi suivant, à neuf heures, il était chez elle. Il avait décidé de commencer les rénovations par la plus petite pièce, en proposant à Marie d’en faire un petit atelier où elle pourrait peindre. Il avait remarqué le chevalet lors de sa visite précédente, mais le tableau était recouvert par un tissu. Marie se montra ravie de cette idée. A midi il téléphona pour faire livrer des pizzas, qu’ils consommèrent rapidement, avant de continuer les travaux. Le soir, la pièce était lessivée, et le nouveau papier peint était posé. Le lendemain, ils s’occupèrent du salon, et le dimanche soir, il était refait également.

-Pour la cuisine et la chambre à coucher, nous ferons cela la semaine prochaine, dit  Denis. Et tu auras un nouvel appartement.

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Le téléphone sonnait, ce dimanche soir, lorsque Denis franchit le seuil de sa porte. C’était Pierre, celui qui lui avait acheté la maison.

-Je t’appelle avec un téléphone crypté, lui dit-il. Les privilèges de sa position, pensa Denis. Personne ne pourra surprendre notre conversation. Je voudrais d’abord savoir à  quoi m’en tenir,  pour le programme.

-Il est terminé, j’ai prévu d’aller à Paris la semaine prochaine, je l’apporterai comme prévu.

-Excellent, je t’attendrai personnellement. Tu viens comment ?

-En train, comme je le fais habituellement. C’est plus pratique pour transporter les maquettes lorsque  je dois les apporter avec les épreuves chez le client.

-Appelle-moi la veille, à mon domicile, pour me communiquer ton heure d’arrivée. Mais je veux aussi te parler d’autre chose.

-Oui ?

-Ce programme que tu as réalisé, c’est pour la Défense Nationale. C’est secret-défense et tu ne dois en parler avec personne. Mais je dois aussi t’apprendre que toutes les personnes, qui de près ou de loin, réalisent ce genre de travaux, sont surveillées, notamment par les services spéciaux. Essentiellement pour leur sécurité. Mais nous sommes obligés également, toujours pour des mesures de sécurité, de nous intéresser à leur entourage. Et je suis au courant de ton histoire avec ton ex petite amie. Nous savons aussi que tu as une nouvelle collaboratrice. En ce qui concerne cette dernière, tout nous porte à croire qu’elle est une personne sure. Pour l’autre, oublie-là.

Denis comprenait parfaitement, et remercia Pierre d’en avoir parlé. Il lui confirma qu’il ne fréquentait plus Azucena. Avant de raccrocher, Pierre lui dit encore que le jugement du divorce de Marie aurait lieu prochainement, et qu’il serait cité par Marie comme témoin. Tu seras assisté d’un avocat, rajouta-t-il. Tu sais qu’Anne vient de terminer ses études de magistrature. Elle est maintenant juge d’instruction, et ne vit plus avec nous. L’avocat qui t’assistera est son compagnon. Tout se passera bien. Je m’en suis occupé personnellement. Sa citation à comparaître arriva deux jours plus tard, l’audience était prévue pour la fin du mois.

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Denis sortait de la réunion, accompagné de Monsieur Gildon et des autres responsables, et il informa son supérieur qu’il viendrait le voir en fin de matinée. A l’heure dite, il lui expliqua que le lendemain aurait lieu le jugement dans l’affaire du divorce de Marie, et qu’ils seraient absents tous les deux pour la matinée. Monsieur Gildon lui dit de ne pas s’en soucier, et qu’il trouverait bien un prétexte pour que le personnel ne fasse pas de rapprochement.

-C’est ce que je voulais vous demander, personne ne sait qui elle a été.

La séance avait été fixée à la première heure, le lendemain, au tribunal. Tous les protagonistes étaient présents, et Denis fit la connaissance de Daniel, le compagnon d’Anne. Il portait un uniforme, ce qui étonna Denis. Daniel lui serra fermement la main, et ils discutaient ensemble pendant que Marie parlait avec son avocat.

Daniel expliqua à Denis qu’il était juriste militaire et agissait sur ordre de Pierre. La séance démarra et Daniel présenta d’office son ordre de mission au juge. Celui-ci le pria avec déférence de prendre place.

Pour la partie adverse, il n’y avait qu’un seul avocat, et Azucena était présente en tant que témoin non assisté. La stratégie de la partie adverse fut de tout vouloir rejeter sur arts graphiques, et de vouloir faire dire que la Société était à l’origine de la situation. Mais le juge sut rappeler les infidélités de Robert, ainsi que toutes ses manœuvres. Marie, qui n’avait rien à se reprocher, demanda à son avocat d’expliquer qu’elle n’avait jamais rien fait contre Robert, si ce n’était de s’être battu avec lui

une fois, et le juge lui demanda de s’expliquer.

Elle relata en détail ce que Robert avait voulu lui imposer, et le juge demanda à  Azucena s’il lui était arrivé la même chose.

-Pas du tout votre Honneur, c’est une menteuse. Mon chéri et moi nous entendons très bien et c’est une personne tout à fait normale.

Denis demanda à s’exprimer par l’intermédiaire de son avocat. Il expliqua que son client connaissait précédemment Azucena,  qu’elle était adepte de telles pratiques, et avait demandé à de nombreuses reprises qu’il en soit ainsi avec Denis.

-Vous confirmez, Monsieur Denis, demanda le juge

-Absolument, votre Honneur, je vous en donne ma parole d’honneur. Lors de notre rupture, madame m’a dit également qu’elle était adepte de pratiques pires, notamment avec des partenaires multiples, dont Monsieur ici présent. Et je vous assure que je réprouve de telles pratiques.

-Je vous crois, Monsieur, dit le juge.

-Tu n’es qu’un sale menteur, s’emporta Azucena.

-Calmez-vous, je vous prie, sinon je vais être obligé de vous infliger une sanction.

Cela ne la calma pas pour autant et elle les traita tous de salauds, et le juge pria le greffier de noter qu’elle était condamnée à une amende pour outrage à la cour, dont le montant resterait à définir,  ce qui lui imposa le silence.

Le juge relut rapidement les différents éléments du dossier et fit part de sa décision. Le divorce était prononcé aux torts exclusifs de Robert, qui se voyait également astreint au versement d’une pension dont le montant était équivalent au coût du loyer qu’il avait simulé, pour une durée de cinq ans. Il devrait également payer la totalité des frais de justice dans les trois mois. Il était également interdit à Robert et Azucena, ou l’un d’eux seulement d’entrer en contact avec Denis ou Marie.

-Et j’espère que je n’aurais jamais à vous juger pour une affaire de mœurs, dit encore le juge à Azucena, car si cela devait arriver, je serai impitoyable, dit le juge avant de conclure.

-N’oublie pas ma promesse, dit Denis à Robert, alors qu’il quittait le tribunal. Personne d’autre ne l’avait entendu.

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Le père de Patrick et Denis se rencontrèrent la semaine suivante. Il fut question de l’appartement que Denis louait à Azucena. Denis proposa de le revendre à l’agence. Le père de Patrick lui en avait déjà parlé plusieurs fois, il était intéressé par cette acquisition.

-En signant le contrat de location, lui expliqua Denis, elle n’a pas fait attention aux petits caractères. Ceux-ci stipulent qu’en cas de changement de propriétaire, elle peut être obligée de quitter l’appartement sans préavis. J’accepte de vous le vendre à un prix raisonnable, mais je vous demande une contrepartie. En vous laissant le choix, soit vous décidez d’augmenter le loyer, ou vous lui demandez de partir. C’est seulement sous cette condition que nous ferons affaire.

-J’accepte cette transaction. Elle me convient parfaitement. Que préféreriez-vous, le loyer ou l’expulsion ?

-Sans hésitations  le loyer, cela les obligera à déménager pour trouver moins cher. Ils finalisèrent la vente le lendemain.

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