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4. UNE SEMAINE AU TRAVAIL

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La semaine qui suivit fut un peu particulière chez arts graphiques. Mais uniquement sous l’aspect relationnel, et plus particulièrement avec son collègue Robert. Azucena l’avait revu entre temps, et ils avaient concocté  tous les deux une vengeance de la rupture  décidée par Denis. Cela commença dès le lundi matin.

Il était habituellement poli, mais il ne daigna pas répondre au bonjour froid de Denis ce jour-là. Cela n’étonna pas Denis, qui attendait malgré tout un minimum de politesse de la part de ses subordonnés. Robert et elle avaient décidé de rendre Denis ridicule aux yeux de tous, et pour cela elle demanda à Robert d’aller clamer sur tous les toits  l’infortune de Denis. Cela commença avec des allusions voilées. Il racontait à qui voulait l’entendre qu’il était marié, mais qu’il avait aussi une maîtresse. Denis laissa faire.

A la cafétéria, au moment de la pause, et alors que Denis revenait de la réunion technique, il dit qu’il la présenterait un jour à tout le monde à la cantine. Pauvre type pensait Denis. Il arrivait que Denis prenne le café à la cantine avec Azucena. Les familles étaient acceptées, sous réserve de ne pas causer de problèmes, et tout avait toujours bien fonctionné. Elle savait se montrer charmante quand elle le voulait. Le laboratoire de photogravure disposait même d’un espace réservé. Denis était à l’origine de cette initiative, que les autres secteurs s’étaient empressés de copier. L’idée était de renforcer les liens au sein d’un même groupe.

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Les responsables de arts graphiques attachaient une importance particulière aux valeurs d’éthique et de probité. Cette tradition s’était instaurée à la création de l’Entreprise un siècle plus tôt, et perpétuée depuis. Concernant Robert, ses tests d’embauche avaient démontré qu’il était à peine acceptable par rapport à cela, mais ce furent finalement ses talents de dessinateur qui emportèrent la décision. Le critère fondamental pour être admis au sein du laboratoire de photogravure. Il ne se rendait pas compte qu’il avait commencé à dégrader son image aux yeux de ses collègues, et l’un d’eux lui demanda ce qui lui arrivait. Il répondit qu’il en apprendrait davantage les prochains jours. Et ce même lundi après-midi, il raconta que  sa maîtresse était espagnole, et que ce sont de filles à qui l’on peut tout demander.

Ce soir-là, alors qu’il se rendait au vestiaire comme il le faisait habituellement un peu avant l’heure normale, Denis le croisa et lui dit simplement «attention !» sans le regarder. Cela ne l’intimida aucunement.

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Il continua à se comporter ainsi la mardi. Ce  jour-là, il fit savoir à tout le monde que sa maîtresse avait connu auparavant quelqu’un qui faisait le même métier que lui. Certains membres du personnel commençaient à se poser des questions sur son insistance. Parmi eux, Didier, qui avait été apprenti avec Denis, lui fit remarquer que sa vie privée n’intéressait personne.

Le laboratoire de photogravure formait l’une des divisions de arts graphiques. Il était divisé en plusieurs sections, et Denis avait en charge à ce moment-là les sections photo et retouche de films. Les autres sections qui formaient la division étaient le montage, où travaillait Robert, l’épreuvage, la séparation, les maquettes et la gravure des plaques d’impression offset. Les procédés étaient pour la plupart manuels. Le goût du travail bien fait et du compagnonnage.

Il avait imaginé, quelquefois, avant de rencontrer Azucena, une épouse qui partage avec lui la passion d’un même métier.

Durant l’après-midi, Robert se montra de plus en plus précis dans ses allusions. Alors que tous les compagnons se concentraient sur leur tâche, il parla fortement pour dire qu’ils le connaissaient tous. Roland, le responsable de la section montage lui demanda de qui il était question.

-Celui qui fait le même métier. Si, si, je vous en ai parlé ce matin. Je crois même qu’il travaille ici. Monsieur Gildon, le responsable de la division, et qui avait toujours une oreille qui trainait, le convoqua un peu plus tard dans son bureau, qui jouxtait l’atelier de montage. Il lui fit savoir que son comportement donnait lieu à reproches, et lui suggéra de se calmer à l’avenir, parce que ses allusions perturbaient le bon esprit qui avait toujours régné. Il répondit qu’il avait le droit de parler de sa vie privée à qui il voulait.

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Le lendemain, certains collègues de Denis, qui avaient par ailleurs vu une fois ou l’autre Azucena et Denis ensemble à la cantine, demandèrent à Denis s’il allait continuer à laisser faire. Denis, qui appréciait de moins en moins la nouvelle situation, leur demanda de ne rien laisser paraître et de faire comme si de rien n’était en leur assurant que ce ne serait bientôt plus un problème.

Ce qui n’empêcha pas Robert de continuer à semer la Zizanie. Il raconta qu’avant de le connaître, sa maitresse avait plusieurs amants et aimait la pratique des amours multiples. En rajoutant que c’est ce qui arrive quand son homme n’est pas à la hauteur. Roland lui demanda s’il ne craignait pas de s’exposer à des représailles en parlant ainsi.

-Que peut-il m’arriver ?

-Suppose que tout le monde rédige une pétition. Tu t’exposerais à une sanction disciplinaire. Cela pourrait te coûter la prochaine augmentation.

-Cela m’est égal. D’ailleurs si je trouve autre chose, je pars. Roland pensa que la messe était dite.

Ce soir-là, Denis attendait Robert devant le vestiaire. Seul à seul. Il dit simplement à Robert de se calmer sans quoi il serait obligé de lui expliquer plus précisément les choses. Il ne trouva rien d’autre à répondre que de le traiter de cocu. Denis tourna les talons. Le plus intelligent se tait.

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Le jeudi matin, Roland et Denis discutaient dans l’atelier de montage, à propos d’un travail qui avait été mal réalisé par Robert, et des corrections à apporter. En revenant à son poste de travail, Robert tenait un café à la main. Il prit note des ordres de Roland et enchaîna en continuant à faire des remarques désobligeantes à l’encontre de Denis.

-Heureusement que Roland m’explique ce que je dois faire. Avec certains, on ne comprend rien. Et quand on ne comprend rien au travail, on ne comprend rien pour le reste.

-Cela suffit maintenant, dit Roland, d’un ton ferme. Occupe-toi de ton travail, le reste ne nous intéresse pas. Et n’oublie pas le respect de la hiérarchie. L’ambiance était cassée et de plus en plus de monde se demandait quand et comment cette histoire allait finir. Ils ne tarderaient pas à le découvrir. Le reste de la journée se passa sans autre incident notable, et en début de soirée, Denis était présent à son entraînement hebdomadaire.

Denis se montra particulièrement performant lors de cette session. Beaucoup de choses à évacuer. Il démontra ses capacités en enchaînant avec brio diverse prises, dont il sortit vainqueur à de nombreuses reprises. Cela lui apporta beaucoup de satisfaction. En fin de séance, le responsable du club de judo le félicita, et l’informa qu’il l’inscrivait sur la liste des postulants au deuxième dan, dont les épreuves allaient se dérouler prochainement.

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En se levant ce vendredi matin, il savait ce qu’il ferait le soir même. Il n’était pas violent, mais il ne supportait plus Robert. Son comportement avait dépassé les limites du tolérable. Mais il ne savait pas encore que cette journée serait la pire de la semaine.

Il était à peine arrivé que Robert vint le voir pour le saluer. Cela étonna Denis qui resta de marbre.

-Tu as aussi le bonjour de Suzie. Elle m’a chargé de te dire qu’elle ne regrettait rien et qu’elle était contente d’avoir rompu. Bonne journée, le cocu. Il avait dit cela devant tout le personnel de la section montage. En réponse, il n’entendit que des murmure de désapprobation, et sans s’être concertés, personne ne lui adressa plus la  parole. A part l’un d’eux, qui lui dit qu’il n’était plus leur ami. Cela ne l’affecta pas outre mesure.

En fin de journée, Denis attendait Robert devant le vestiaire. Lorsque celui-ci sortit, après s’être changé, il voulut dire quelque chose mais n’en eut pas le temps. Denis le frappa quatre fois. Au premier coup qu’il porta, au visage, il rajouta:

-Cà, c’est pour m’avoir trahi. Je t’avais offert mon amitié. Le deuxième coup fut un crochet au plexus, qui lui coupa le souffle, et il dit:

-Cà, c’est pour nous avoir trahi tous. Nous avions confiance en toi. Il porta le troisième coup plus bas, entre les jambes, en lui disant:

-Cà, c’est pour avoir trahi ton épouse. Robert était penché en avant, et il lui donna un coup de genoux sous le menton, en rajoutant:

-Et ça, c’est pour toutes les autres horreurs que tu as faites et que je ne connais pas. Denis l’avait frappé froidement, mais sans trop de violence. Robert se laissa tomber mollement en arrière et simula une vive douleur.  Denis avait anticipé cette réaction, et disposé un seau d’eau à proximité.  Il s’en approcha, et le jeta avec force sur Robert.

Monsieur Gildon, qui revenait de l’atelier d’impression, les vit et s’approcha. Il riait à gorge déployée. Il demanda ce qui était arrivé. Denis lui répondit que son collègue avait trébuché, et que dans sa hâte à l’aider à se relever, il avait malencontreusement renversé un seau d’eau qui traînait.

-Je vois, dit Monsieur Gildon, en riant de plus belle. Rentrez chez vous, Monsieur Robert, ce soir vous aurez juste besoin de vous sécher.

Denis lui jeta quelques pièces de menue monnaie au visage. Le total du montant que Robert lui avait emprunté pour quelques cafés au distributeur.

-Pour aller te payer ta putain, c’est tout ce qu’elle vaut. Et avant de partir, il établit un rapport qu’il adressa directement à son patron, puis il se lava les mains.

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La fin de semaine fut la plus inattendue qui soit.

Ce dimanche-là, Denis n’attendait pas de visite. Il n’en fut que plus surpris, lorsqu’Emi se présenta chez lui en début d’après-midi. Il l’accueillit avec plaisir. Elle était surtout inquiète pour lui, et souhaitait savoir ce qui s’était passé la semaine précédente, lorsque sa sœur était rentrée de méchante humeur. Ils étaient attablés devant un café et discutaient. Il n’omit aucun détail et raconta à Emi comment il avait rompu. Et tout ce qui s’était passé avec Robert.

-Je la savais vicieuse, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle puisse l’être autant lui dit Emi. Tu ne perds rien. Et je suis heureuse que tu n’en souffres pas.

-Merci, dit-il. Tu es gentille. Et je pense que je ne me suis pas assis à la bonne table le premier soir, lorsque je vous ai rencontré toutes les deux. Emi était troublée, mais elle ne le montra pas. Et si j’avais su que mon attirance était provoquée je n’aurais pas hésité à m’asseoir en face de toi. Tu es  bien plus jolie que ta sœur, et sans artifices. Et tellement plus sincère. Remarque, elle m’avait donné le choix, mais elle m’avait dit aussi que tu venais de subir une déception, et qu’il valait mieux te laisser seule.

-Je n’ai pas eu de chance, alors, dit-elle en souriant. J’avais d’ailleurs rencontré un gentil garçon, à ce moment-là, mais elle l’a séduite, comme beaucoup d’autres. Denis ne comprit pas qu’elle parlait de lui.  Mais je suis une femme libre, avec ses désirs et je l’assume. J’ai souvent envie de prendre du plaisir.

-Avec moi-même, à défaut de fréquenter quelqu’un, précisa-t-elle. Cela te choque ?

-Pas du tout. Tu es franche, et j’aime cela. Et tu es désirable .. et si féminine.

-J’aimerais bien essayer .. avec toi .. une fois, une seule .. Je ne t’ai jamais caché que j’éprouvais de l’affection pour toi. Un peu comme un frère …

-Moi aussi, je t’aime bien. Comme une sœur. Ils s’étaient imperceptiblement rapprochés l’un de l’autre. Il rajouta, légèrement hésitant

– … mais sans les liens du sang.

-Ce qui autorise tout …

Ils s’enlacèrent simultanément et le ciel s’ouvrit à eux. Ils s’aimèrent, pour le plaisir de s’aimer, et surent se combler à plusieurs reprises. Ils étaient allongés l’un près de l’autre, la tête d’Emi était posée sur l’épaule de Denis. Il céda le premier au sommeil. Elle le regarda et dit enfin, d’une voix douce, après l’avoir embrassé

-Je t’aime, mon chéri, mais tu ne le sauras jamais. Tu m’as fait don de toi et cela restera la plus belle journée de ma vie. J’irai prier pour que ton cœur trouve l’amour et mon bonheur sera de savoir que tu es heureux. Elle l’embrassa  tendrement, se serra plus encore contre lui et s’endormit à son tour. Quelques larmes perlaient autour de ses yeux.

En s’embrassant, le matin suivant, ils savaient qu’il se quittaient. Un taxi attendait et de nombreux évènements allaient se produire avant que Denis ne puisse à nouveau  parler avec Emi.

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