3. TRAHISON ET RUPTURE

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Le mois de juillet approchait, et Denis loua un camping-car pour les congés. Le véhicule comprenait également deux vélos tout terrain. Il avait opté pour cette solution, qui présentait l’avantage de la mobilité, plutôt que l’achat d’une tente, ainsi que l’avait préconisé Azucena.

Il avait également revendu sa maison. Ce fut Pierre, l’ami de son père, qui l’acheta. En vue de sa retraite, avait-il précisé, et ils avaient convenu que Denis continuerait à  l’occuper, tant qu’il n’aurait pas déménagé. Mais il n’avait pas jugé utile d’informer Azucena de cette nouvelle situation. Il avait prévu d’acheter un appartement neuf dans un quartier résidentiel au retour des vacances. Bien plus pratique. Et il savait déjà qu’elle n’y mettrait jamais les pieds.

En ce qui la concernait, il avait définitivement décidé de la laisser s’enfoncer dans ses mensonges et ses compromissions, et de ne prendre que du bon temps avec elle. Je saurai mettre les choses au point avec elle au meilleur moment, avait-il décidé.

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Lorsqu’ils étaient ensemble chez Denis, c’est lui qui préparait généralement les repas. Elle l’aidait parfois, sans qu’il n’ait à le demander. Mais la veille du départ, pour la  première fois, elle se montra exigeante. Elle voulait diner au restaurant. Denis n’avait pas prévu cela, il voulait se coucher tôt pour prendre la route de bonne heure le lendemain. Elle insista, mais il ne céda pas. Elle commença par bouder. Elle dîna à peine, écouta un peu de musique et se coucha. Ils se réconcilièrent durant la nuit.

Le lendemain, tout semblait oublié. Il faisait beau et la journée se présentait sous les meilleurs auspices. Elle ne parla plus de la veille. Ils partirent vers huit heures en direction de l’Auvergne. La route fut agréable, et ils arrivèrent au terrain de camping où Denis avait réservé un emplacement en fin d’après-midi. C’était à proximité du village natal d’Azucena, au bord d’un lac. L’endroit était très agréable, et le terrain de camping disposait d’une bonne infrastructure.

Pendant qu’il commença à préparer un barbecue, elle prit un vélo pour faire le tour du camping et aller voir au village, pour trouver une épicerie. Elle revint deux heures plus tard, sans avoir rien acheté. Il lui demanda si elle n’avait rien trouvé, elle répondit qu’elle était partie sans argent, et demanda à Denis de la dépanner. Il savait pertinemment qu’elle mentait. Un mensonge de plus. Mais il joua le jeu une fois encore. Tout vient à point à qui sait attendre, pensait-il.

Le lendemain matin, elle voulut se baigner et cela lui prit une nouvelle fois deux heures. En revenant, elle dit à Denis qu’elle avait rencontré des Espagnols, qui étaient aussi sur le camping. Francisco, et Guillermo, ainsi que leur jeune soeur, Cecilia. Elle raconta qu’elle avait sympathisé avec eux, en entendant parler sa langue près d’une grande tente. Elle avait prévu de leur offrir l’apéritif.

Ils se retrouvèrent tous les cinq vers midi. Denis avait monté l’auvent et préparé une table. Il s’amusa à écouter ce qu’ils disaient en espagnol, sans donner l’air de comprendre. Seul l’ainé, Francisco, parlait un peu français. Azucena, quant à elle, parlait ouvertement de Denis, disant qu’il n’était pas jaloux, qu’elle pourrait les revoir sans lui, et qu’elle trouverait bien un prétexte.

-Tu n’as qu’à lui dire que tu veux te renseigner pour une banque, lui dit Guillermo, et on pourrait se retrouver au fond du camping, dans le bosquet où il n’y a jamais personne ! Elle approuva, en proposant d’y aller en fin d’après-midi. Elle raconta plus tard à Denis qu’ils lui avaient demandé de l’accompagner à la poste, pour servir de traductrice pour effectuer un virement d’argent. Sans aucune gêne, elle demanda aussi à Denis de surveiller la petite soeur.

-Tu sais, elle a plus de dix-sept ans, et nous autres espagnoles sommes des filles précoces. Je pense qu’elle ne dirait pas non si tu avais envie de l’initier au plaisir. Tu sais que je ne suis pas jalouse, et c’est les vacances. Profites-en, si tu veux, ils repartent demain.

-Fais moi confiance, chaque chose en son temps, répondit Denis. Elle se montra une fois de plus aguichante, l’embrassa, lui souhaita bon après-midi, finit par lui dire de bien s’amuser avec la pucelle, et qu’elle pensait qu’il n’avait jamais connu de vierge. Elle s’en alla ensuite, il attendit un peu et se rendit chez Cecilia. La gamine avait l’air apeurée, mais il s’efforça de la rassurer et lui demanda le numéro de téléphone de ses parents, qu’il s’empressa d’appeler, et leur expliqua rapidement la situation. Il prit ensuite contact avec le directeur du camping, en lui demandant de prendre des mesures, en insistant sur la responsabilité de celui-ci dans le cadre de l’incitation de mineurs à la débauche. La fratrie quitta le camping ce même soir.

Azucena venait de revenir au camping-car, la nuit arrivait. Elle avait les traits tirés et il lui en fit la remarque. Elle prétendit que le retour avait été difficile. Il n’insista pas. J’espère qu’ils sont satisfaits de tes services, rajouta-t-il malgré tout. Une nouvelle fois, elle ne répondit pas.

-Dis moi, crois-tu vraiment que j’aurais pu faire ce que tu m’as demandé ? Elle trouva  une porte de sortie en disant qu’elle voulait savoir s’il était fidèle. Il fit semblant de la rassurer en disant qu’elle n’avait pas de soucis à se faire.

-Il n’y a que toi qui m’intéresse, dit-il, en pensant que cela ne durerait probablement plus très longtemps. Elle se rendit compte qu’elle était allée trop loin, et pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, elle lui tourna le dos pour dormir.

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Le séjour en Auvergne se terminait et Azucena avait retrouvé un comportement plus correct avec Denis. Il n’était même pas déçu, tant il connaissait maintenant ses frasques. Juste un peu amer, mais il avait passé de bons moments, surtout ces trois derniers jours. Elle avait même accepté de faire du sport avec lui, le matin. Il avait également beaucoup réfléchi à leur relation. Il ne lui avait rien promis, et elle non plus. Sur le chemin du retour, il évoqua leur situation.

-Pour la maison, j’ai trouvé un acquéreur, il s’est engagé fermement, mais seulement pour le début de l’année prochaine. Nous finaliserons en janvier. D’ici là, j’ai décidé de continuer à y vivre. En ce qui te concerne, comme le loyer de l’appartement est payé d’avance jusqu’à cette date, tu peux déjà t’y installer, et l’aménager selon tes goûts. Je verrai en temps utile pour le reste. Et considère que tu seras chez toi.  L’agence t’enverra bientôt un contrat de location, et tu n’auras qu’à le retourner signé.

Elle fut vraiment surprise, car elle ne s’attendait pas à cela. Je commence à toucher au but, pensa-t-elle, en le remerciant d’un « merci chéri » qu’elle se força à prononcer.

Au retour, Denis lui donna les clés, et la déposa avec ses affaires devant l’appartement avant de rentrer chez lui. Cet appartement, qu’elle crut toujours louer, appartenait en réalité à Denis. Son père l’avait acheté, quelques années auparavant, pour effectuer unplacement, et il en avait hérité.

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La rentrée approchait, il savait qu’il aurait à former de nouveaux apprentis et que cela lui prendrait du temps, même en dehors des heures régulières. Il savait aussi qu’il ne la verrait plus autant, mais cela ne le dérangeait pas. D’autant plus que Pierre l’avait appelé, peu avant le départ, pour lui confier la conception d’un programme d’un nouveau genre, et qui prendrait beaucoup de temps.

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Les mois avant Noël passèrent rapidement, et ils se voyaient parfois tous ensemble chez Ramon. Malgré cela, Azucena et Denis s’éloignaient de plus en plus l’un de l’autre, bien qu’ils se retrouvaient parfois dans l’appartement. Elle, toujours avec les mêmes envies,  et lui toujours avec les mêmes refus.

Un jour, devant un café alors qu’il était seul avec Ramon et son épouse, celui-ci lui demanda s’il avait envisagé un avenir commun avec sa fille.

-A vrai dire, j’y avais songé, mais ce n’est plus d’actualité. Plus je la connais, et moins j’en ai envie. J’avais effleuré quelques temps l’espoir qu’elle devienne la femme de ma vie, mais ce ne sera pas le cas. Elle est beaucoup trop dissolue à mon goût.

-Je m’en doutais un peu. Et je te  comprends. Elle est ma fille, mais elle me déçoit beaucoup. J’ai honte pour elle.  Est-ce que je dois la punir ?

-Cela ne servira à rien, Ramon. Elle est seule responsable de la situation dans laquelle elle se trouve, et tant qu’elle s’y complaira, personne ne pourra l’aider. Et je ne crois pas qu’une punition corporelle change grand chose à cela.

-Tu as peut-être raison. Denis exposa ensuite à Ramon son idée. Il avait pensé à tous les inviter pour fêter le réveillon ensemble. et profiter de cette occasion pour mettreles choses au point. Sans drame. Et je me sentirai malgré tout un peu en famille. Ramon lui donna son accord, et il répondit qu’il allait s’en occuper et le tiendrait informé.

Deux semaines avant Noël, Joèlle appela Denis, pour lui demander ce qu’il faisait le vingt-quatre décembre. Elle était seule, disait-elle, ses parents étant partis aux sports d’hiver, et elle avait envie de réveillonner avec lui et Emi. Cela ne le surprit pas qu’elle ne veuille pas inviter Azucena. Elle en avait déjà discuté avec Emi, qui lui avait donné son accord. Il accepta avec plaisir, et pensa aux Noëls d’antan, en famille. C’était la première fois depuis la disparition de ses parents qu’il ne serait  pas seul ce jour là.

Elle était également une maitresse de maison accomplie, et avait mis les petits plats dans les grands pour cette occasion. Le dîner fut digne des prestations d’un grand chef. Après le repas était venu l’instant traditionnel de l’échange des cadeaux. Emi lui offrit une médaille porte-bonheur, et Joèlle une cravate. Elles s’offrirent mutuellement des boites de chocolat, et Denis fit présent à Joèlle de l’ouvrage de  Stanislawski, ma vie d’acteur, accompagné de quelques traductions personnelles de certains des textes de la troupe, mais bien meilleures que les traductions des ouvrages de librairie à bas coût et pour Emi une édition originale du romancéro gitan de Lorca, qu’il avait pu trouver dans une librairie de Madrid, près de la Puerta del Sol.

Aux alentours de minuit, ils étaient à la paroisse pour la célébration de la messe de Noël. Une cérémonie, simple, sans grandiloquence, mais très chaleureuse. Tout ce qu’il  faut pour redonner l’espoir aux âmes en peine, pensa Denis.

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Pour le réveillon, Denis avait retenu une table au restaurant où son patron lui demandait parfois d’accompagner les clients les moins importants. Il y était prévue une soirée cabaret. Azucena l’avait appelé pour lui dire qu’elle les rejoindrait par ses propres moyens. Ramon et son épouse étaient prêts lorsqu’il se présenta chez eux, de même qu’Emi. Il leur relata l’appel de l’après-midi et partirent. Arrivés sur place, ils attendirent en vain et se résignèrent à commencer à diner sans elle.

La soirée fut néanmoins réussie. Mais Ramon était fâché. Il dit à deux reprises qu’elle se moquait d’eux et reniait sa famille, mais Denis réussit à le calmer, et l’ambiance aidant, il n’en fut bientôt plus question. Elle appela vers vingt-trois heures pour dire que, finalement, elle avait décidé de fêter le nouvel an de son coté, et qu’elle n’avait pas de comptes à leur rendre, sans un mot de plus.

A minuit, ils se firent tous la bise. La fête battait son plein. Ambiance cotillons et champagne. L’orchestre enchaina avec une série de morceaux de musiques plus suaves, et Denis invita Emi à danser.

Le slow qu’ils dansaient en rappela un autre à Denis, lorsqu’il y croyait encore … il demanda à sa cavalière si elle ne connaissait personne, il ne l’avait jamais vu avec un garçon. Elle lui répondit que le seul qu’elle aurait souhaité avoir comme compagnon était avec une autre, et que son tout premier petit ami l’avait lâchement abandonné. Denis eut un peu de peine pour elle. Il voulut se montrer gentil, et rajouta qu’elle rencontrerait un jour quelqu’un qui l’aime. Elle se serra un peu plus contre lui.

Ils profitèrent encore un peu de la musique, parlèrent de choses et d’autres, et vers deux heures du matin, les premiers signes de fatigue étant apparus, il proposa de les ramener tous les trois chez eux.

Sur le chemin du retour, il passa près de l’appartement où vivait Azucena. Ici aussi, la fête battait son plein, et la musique hurlait à tue-tête, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Deux ombres étaient enlacées sur le balcon.

Il travailla sur le programme que Pierre lui avait demandé tout l’après-midi du lendemain. C’était un programme très différent de ceux qu’il avait développés jusqu’à ce jour et il devait user de toutes ses ressources lorsqu’il programmait. Il l’appela pour lui présenter ses voeux, et celui-ci s’enquit de l’avancement des travaux.

-Tu auras remarqué que ce travail est très différent de ce que je t’ai demandé jusqu’à présent. En fait il s’agit d’une application plus pointue, destinée à être embarquée. Tu ne dois pas en parler, et j’espère que tu as pris les précautions habituelles.

-Tout est en ordre, et avec la routine de cryptage que j’ai incorporée, il faudrait beaucoup de temps pour qu’il révèle sa vraie nature, s’il devait tomber entre de mauvaises mains. De plus, il dort dans le coffre lorsque je ne travaille pas dessus. En effet, son père avait fait installer un coffre-fort de haute sécurité dans la cave, dissimulé derrière une étagère, au moment de l’édification de sa maison. Seuls Denis et Pierre en connaissaient l’existence et la combinaison.

-Le programme sera terminé dans quelques semaines. Denis avait prévu de profiter d’un déplacement professionnel à la capitale pour lui remettre en mains propres, ainsi qu’il  l’expliqua à Pierre. Celui-ci se montra très satisfait.

-Je te ferai chercher à l’arrivée, A bientôt.

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Azucena appela Denis deux jours plus tard. Elle lui souhaita une bonne année. Elle se fit enjôleuse et lui demanda s’il avait vendu la maison. Il raconta que tout serait réglé en fin de mois, car il n’avait pas pu obtenir de rendez-vous chez le notaire. Cela lui suffit comme explication et elle demanda s’ils se verraient bientôt.

-Je voulais t’en parler, répondit-il. Joèlle m’a appelé pour me dire qu’elle organisait une assemblée générale de la section théâtrale vendredi. Si tu veux, nous pourrons nous y retrouver, et aller dîner ensuite. Et passer un bon moment si tu en as envie. Il n’hésitait plus à jouer avec elle le jeu qu’elle jouait avec lui.

-Pourquoi pas. Disons après vingt heures, au centre ?

-Cela me convient. A vendredi.

Elle n’arriva que vers vingt et une heure, en annonçant qu’elle quittait la troupe. Joèlle avait commencé la réunion sans l’attendre, et ne s’en offusqua pas.

-Cela vaut mieux pour tout le monde, mais tu peux assister quand même à titre exceptionnel, puisque tu as fait l’effort de participer jusqu’à présent, lui  répondit-elle.

Elle avait fait le bilan de la saison écoulée, et présenta le nouveau projet. Une pièce intitulée « Noces de sang ». Bien évidemment de Lorca, qu’elle appréciait de plus en plus, mais dont Emi lui avait soufflé l’idée, arguant que cela était bien en phase avec  l’esprit qui régnait dans la troupe.

La réunion était terminée, et Denis demanda à Azucena où elle voulait aller.

-J’aimerais un bon repas, et ensuite, pour une fois, que tu viennes chez moi.

-Cela n’ira pas. Je viens de me souvenir que j’avais un travail important à terminer pour demain.

-Je ne te plais plus ?

-Bien sur que si, et tu le sais, mais ce soir, je serais un piètre amant.

Elle dit que cela ne faisait rien, et qu’en fin de compte, cela lui ferait aussi du bien de se reposer. Elle demanda à Hubert s’il voulait la raccompagner, mais celui-ci  répondit qu’il voulait d’abord demander quelque chose en particulier à Denis.

Ils étaient seuls dans le bureau à coté de la grande salle. Hubert avait l’air gêné, et se décida à parler.

-Je ne voudrais pas que tu m’en veuilles. Je dois aborder un sujet intime avec toi.

Denis s’était imaginé qu’il voulait lui emprunter de l’argent, mais ce n’était pas le cas. Il demanda à Denis s’il était en bonne santé.

-Enfin, intimement, je veux dire. Tu n’as pas peur d’avoir contracté une maladie ..  comment dire .. euh .. vénérienne ? Denis avait parfaitement compris de quoi il s’agissait, et répondit à la question d’Hubert par une autre question.

-Je ne crois pas, en ce qui me concerne. Tu sais, je vois régulièrement le médecin, pour le sport, et il n’a rien détecté. Mais ces choses là arrivent quand on ne fait pas attention avec les prostituées. Tu en fréquentes une ?

-Non .. enfin .. si, et j’ai quelques soucis. Denis le rassura en lui disant que la médecine disposait de bons remèdes. Hubert, qui rougissait maintenant avoua alors à Denis qu’il avait reconnu sa voiture, le soir du nouvel an, et qu’il craignait que Denis ne veuille s’en prendre à lui. Celui-ci le regarda fixement et lui répondit que les judokas savent se maîtriser.

-Tu dois l’oublier. C’est le meilleur conseil que je puisse te donner. En ce qui me  concerne, je me suis fait une opinion depuis longtemps.

-Je te demande pardon, dit Hubert d’une voix faible.

En revenant dans la grande salle, Azucena leur demanda de quoi ils avaient parlé. Denis expliqua qu’Hubert avait voulu faire un emprunt, mais qu’ils avaient trouvé une autre solution. Avec un clin d’oeil à Hubert. Elle redemanda à Hubert s’il voulait la raccompagner, mais celui-ci refusa tout net.

-Je te déteste, dit-elle en tournant les talons, avant de partir. Emi et Denis se regardaient. Ils s’étaient compris sans dire un mot.

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En ce lundi, Denis avait réfléchi à ce qu’Hubert lui avait raconté. Il savait que tôt ou tard l’orage éclaterait. Autant percer l’abcès le plus vite possible, pour ne plus avoir à y penser. Il appela donc Azucena, et il avait trouvé un prétexte auquel elle ne résisterait probablement pas. Il avait imaginé lui raconter qu’il voulait lui faire un chèque pour le loyer de l’appartement, et lui proposa de venir chez lui le samedi  suivant.

C’est grâce à Patrick que le subterfuge de la location avait pu fonctionner. Le père de Patrick était responsable d’une agence immobilière, et un contrat de location fictif  avait été établi au nom d’Azucena.

En milieu de semaine, sa journée habituelle de courses, il se rendit à son supermarché. Il y passa plus d’une heure, et en sortant, il croisa Emi qui venait faire ses emplettes. C’était la première fois qu’il la voyait ici.

-Salut ma belle, lui dit-il affectueusement en lui faisant un bisou. C’est étonnant de te voir ici. Tu viens souvent ? Elle lui répondit que c’était la première fois, mais  qu’elle s’était décidée à louer un studio, et que ce supermarché était le plus près de son nouveau domicile.

Il l’accompagna et proposa ensuite de la ramener. Elle accepta avec joie, d’autant plus qu’elle voulait lui dire quelque chose d’important concernant sa soeur.

-Mais pas ici. Quand tu seras chez moi. C’est aussi quelque chose que je dois te montrer.

Arrivé chez Emi, il se rendit compte qu’elle était bien installée dans son nouveau studio. Elle prépara un café avant de présenter une étrange demande à Denis. Elle lui demanda de fermer les yeux et de se concentrer sur ses autres sens. Il ne remarqua d’abord rien, puis crut ressentir une présence familière. Emi avait pris un petit flacon sur le plan de travail, que Denis n’avait pas remarqué, et l’avait ouvert en le posant devant lui.

-Elle est là ? demanda-t-il.

-Ouvre les yeux. Je suis sure que tu vas comprendre. Il aperçut le flacon et demanda de quoi il s’agissait.

-Dans ce flacon, il y a des phéromones. Mais c’est un produit de synthèse, beaucoup plus concentré et beaucoup plus actif. C’est utilisé par certaines femmes pour attirer les hommes et les exciter. Tu as ressenti sa présence quand je l’ai ouvert, et tu as probablement été attiré. Denis ignorait complètement qu’un tel produit pouvait exister.

-Eh bien, je comprends beaucoup de choses, maintenant. Tu pourras dire que tu m’a ouvert les yeux, dit-il encore, en riant de bon coeur.

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Il avait pris sa décision et elle était irrévocable. Le samedi suivant il mettrait un terme à cette relation qui n’avait plus d’intérêt pour lui. Et il saurait trouver les mots qu’il fallait en fonction de la situation. Cela ne lui en avait même rien coûté et il savait désormais ce qu’elle valait. Il la plaignait plus qu’autre chose, et  n’éprouvait plus rien pour elle, si ce n’était la curiosité de l’observer avec le regard que porte un ethnologue sur une espèce en voie de disparition. Une dernière preuve, qu’il n’allait pas tarder à découvrir, l’attendait.

Le reste de la semaine se passa correctement. Denis continuait à s’entraîner en vue de son prochain passage de grade de deuxième dan. Le vendredi fut relativement calme chez arts graphiques. Le calme qui annonce la tempête.

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Il s’était réveillé plus tôt que d’habitude ce samedi, et en profita pour programmer un peu, avant de repenser à toute cette histoire, qui était déjà du passé pour lui. Mais il avait eu, dès le départ, le pressentiment que cela ne durerait pas. Il y manquait le plus important, un amour réciproque et partagé. Il n’avait simplement pas encore rencontré la bonne personne.

Il lui avait demandé de venir vers quinze heures, et la sonnette tinta précisément à cette heure. La première fois qu’elle était ponctuelle. Il se rappela qu’elle l’avait fait attendre, une fois, près d’une heure et n’avait pas trouvé d’autre excuse que de dire qu’il pleuvait trop dans son quartier avant qu’elle ne sorte. Un autre mensonge.

Elle ne se rendit pas compte que c’était maintenant lui qui jouait avec elle. Simulant l’affection, il l’embrassa, se fit calin, et lui dit qu’elle lui avait beaucoup manqué.

Elle rétorqua qu’elle avait beaucoup de travail depuis quelques semaines et que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, à quoi il répondit que l’on obtient pas toujours ce que l’on espère.

Il attendait qu’elle demande. Cela ne dura pas longtemps et elle lui demanda s’il avait préparé « son » chèque.

-Oui, mais tu sais, ce ne sera pas le seul. Il y en aura d’autres, tant que tu seras gentille avec moi. Mais ça me gêne parfois, j’ai l’impression de t’entretenir ou encore de devoir te payer pour obtenir des faveurs. Elle s’en amusa.

-Ne pense pas à cela. Pense simplement à tous les bons moments que nous allons encore passer ensemble. Et aujourd’hui, je souhaiterais te faire particulièrement plaisir, si tu comprends ce que je veux te dire. Elle s’isola un instant dans la salle de bains, et Denis en profita pour jeter un coup d’oeil dans son sac, qu’elle avait laissée sur le canapé. C’était la première fois qu’il agissait ainsi, mais il savait qu’il ne pouvait plus la respecter.

Son sac contenait, entre autres choses, trois boites de préservatifs, de tailles différentes. Cela ne l’étonna même pas. Il était définitivement fixé. Il était dans la chambre, lorsqu’elle le rejoignit.

Elle enleva d’abord son pull-over.

Elle s’était déshabillée et couché à plat ventre sur le lit, et lui parla vicieusement

-Tu n’as pas envie d’essayer autre chose ? C’est la dernière fois que je te le demande. Si tu savais comme j’en ai envie ! Denis fut choqué. Il n’aurait jamais imaginé qu’il  puisse l’entendre parler ainsi.

-Non, tu sais ce que j’en pense.

-Tant pis pour toi, alors. De toute façon, ce n’est pas grave, ce que tu ne veux pas me donner, je vais le chercher chez les autres. Les hommes, les vrais. Et autant que tu le saches, depuis que nous nous connaissons, tu n’as pas été le seul. J’ai eu neuf amants en plus de toi, parfois même plusieurs en même temps. Et il y a même Robert, ton collègue de travail. Tu ne me crois pas ? Regarde moi bien. Je reviens juste de chez lui. Il l’observa mieux, et se rendit compte qu’elle était couverte de traces. Elle croyait à tort que cela exciterait Denis.

Une colère froide s’empara de lui. Il la saisit par les cheveux et la fit s’agenouiller devant lui. Elle crut à un jeu et ouvrit sensuellement la bouche, tandis que ses mains s’approchaient de la ceinture de Denis. Le peu d’intérêt qu’il éprouvait encore pour elle fut balayé par l’écoeurement et le dégoût. Il la gifla violemment. Aller-retour.

-Tu ne fais plus partie de ma vie. A partir de maintenant, je ne veux plus te voir. Je sais depuis le premier jour comme tu es ! Et te traiter de putain serait une insulte pour ces pauvres filles qui n’ont pas d’autre moyen de subsistance. Il lui avait parlé en espagnol, elle était cramoisie, et il rajouta qu’elle pouvait conserver l’appartement en location avec tout ce qu’il contenait parce que tout cela ne représentait absolument plus rien pour lui.

-Tu es la honte de ta famille. Sois heureuse que ton père ne t’ait pas fouetté à nouvel-an. Ramasse tes fringues et disparais ! lui dit-il avant de la chasser.

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Il avait enfin découvert son vrai visage. Rongé par la haine et le vice. Il savait désormais comment terminer le portrait .. il le jeta aux ordures.

Denis se souvint brusquement. Juan lui en avait parlé quand il était enfant.

« Azucena amarillo » … La fleur jaune et vénéneuse qui pousse dans les marais.

Et qui vit le temps d’un dessin !

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