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2. PREMIERS EMOIS
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En cette fin de dimanche, et comme il faisait beau, Denis en profita pour faire un peu de footing. Il aimait entretenir se forme, d’autant  qu’il pratiquait également les arts martiaux. Il s’exercait au judo depuis plusieurs années, et avait passé récemment avec brio son premier dan de ceinture noire.
Il rentra, se doucha, et reprit en main le croquis. Le téléphone sonna. C’était elle.
Azucena le remercia pour l’excellente soirée de vendredi, et précisa qu’elle avait demandé son numéro de téléphone à Patrick. Elle lui demanda s’il pouvait venir la chercher, ainsi que sa soeur, vers dix neuf heures le mercredi suivant, chez ses parents. Denis accepta avec empressement.
-Cela me fait plaisir de t’entendre, lui dit encore Denis. Et je suis très heureux de t’avoir rencontrée grâce à Patrick. C’est vrai que je me sentais un peu seul ces derniers jours. Je me consacre surtout à mon travail, et au sport.
-C’est vrai que c’est important. Pour moi également, mais cela ne m’empêche pas de sortir et d’avoir beaucoup d’amis. Je t’embrasse, à mercredi. La sonnette, c’est la dernière à droite dans la rangée du bas.
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Le mercredi suivant, il se rendit chez Azucena, et ce fut son père qui l’accueillit.
-Bonjour, je suis Ramon, et bienvenue chez moi. Entre ! Son oeil pétillait, et Denis pensa qu’Azucena avait déjà parlé en bien de lui à son père. Il répondit avec un grand sourire et se sentit de suite à l’aise. Une ambiance franche, comme je les aime, pensa t-il. Un café l’attendait, et Ramon présenta son épouse à Denis.
Ils discutèrent un peu, et Ramon s’enquit de la situation de Denis. Celui-ci expliqua qu’il vivait seul, ses parents étant décédés, et lui décrivit un peu ses fonctions chez Arts Graphiques.
-Tu peux dire que tu es à l’aise, alors?
-Oui, répondit Denis, mais jusqu’à présent j’étais seul. Pour cela, je suis heureux d’avoir rencontré Azucena.
-Ne te leurre pas, lui dit Ramon, et ne tombe pas amoureux trop vite ! Je n’approuve pas toujours ce qu’elle fait, mais cela me convient aussi qu’elle ait rencontré quelqu’un de sérieux qui sache la raisonner. Pour te donner un exemple, lorsqu’elle voit quelque  chose qui lui paraît injuste, elle n’hésite pas à faire une pétition qu’elle fait  signer dans tout le quartier. Elle me déconcerte parfois.
-En somme, une défendeuse des causes perdues? questionna Denis. Cela amusa Ramon qui lui répondit qu’il n’avait pas tort. Emi et sa soeur avaient fini de se préparer et les rejoignirent. Entre temps, Denis avait terminé son café, il les remercia de leur accueil, et il partirent tous les trois. Ramon leur souhaita une bonne soirée, et son épouse rajouta en espagnol, à l’intention d’Azucena
-Et essaie d’être sérieuse, cette fois. Denis se félicita, une fois encore, de ne pas avoir dit qu’il connaissait la langue espagnole. Ils se rendirent une au centre culturel, qui tenait lieu de temps à autre de salle de cinéma, pour des films non distribués dans les circuits commerciaux classiques.
Azucena s’octroya d’office la place à coté du conducteur, tandis qu’Emi monta à l’arrière. En cours de route, celle-ci expliqua qu’ils allaient voir un documentaire consacré à la vie de Juan et Evita Peron. Elle précisa que le film était en version originale espagnole, mais sous-titré en français.
Sa soeur dit alors à Denis que cela lui ferait beaucoup de bien de commencer à apprendre leur langue, et que c’était une bonne occasion pour cela.
-J’adore que l’on me dise des mots doux dans ma langue, précisa Azucena. Le documentaire permit à Denis d’apprendre beaucoup de choses sur l’histoire argentine, et les passages relatifs à l’action d’Evita Peron, idôle du peuple trop tôt disparue, l’intéressèrent particulièrement.
En fin de séance, Azucena proposa d’aller prendre un verre. Afin de rester encore un peu ensemble, dit elle. Emi leur suggéra un restaurant doté d’un cadre agréable, qu’elle connaissait pour y aller parfois. Ils avaient commandé des cafés, et Emi lui demanda si le documentaire en espagnol ne lui avait pas paru trop compliqué.
-Non, répondit celui-ci. Il y avait les sous-titres, et beaucoup de mots se ressemblent je pense avoir compris l’essentiel. Surtout avec les images. Ils discutèrent quelque peu du film, en terminant leurs consommations, puis il les raccompagna à leur domicile.
Emi sortit la première de la voiture, suivie de Denis, tandis qu’Azucena, qui avait ouvert la fenêtre, resta assise. Denis souhaita une bonne nuit à Emi, qui s’approcha de lui, en serrant sa main autour de son avant bras. Elle lui fit la bise, et rajouta à voix basse
-Fais bien attention à toi.
Il ne répondit rien, mais la regarda profondément dans les yeux en lui rendant sa bise, puis il retourna dans sa voiture. Azucena lui demanda alors si sa soeur lui plaisait. Il répondit qu’elle était charmante.
-Mais elle ne m’intéresse pas plus que cela. Tu m’as subjugué, lui dit-il. Elle approcha alors sa bouche de la sienne, l’enlaça, et ils échangèrent leur premier baiser. Très long et très sensuel. Comme elle sait se montrer aguichante, pensa-t-il.
-Viens me chercher vendredi soir à la même heure, lui dit-elle avant de rentrer.
Jeudi passa rapidement, et ce soir là, Il se rendit à son entrainement hebdomadaire. Il assurait également l’entrainement des plus jeunes, en remplacement du titulaire, de temps à autre. Vers vingt et une heure, il dina légèrement et continua le portrait d’Azucena. Il y travailla environ une heure avant de se coucher.
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Il s’entendait particulièrement bien avec son supérieur, Monsieur Gildon, dont il savait qu’il le remplacerait, le jour où celui-ci partirait en retraite. Celui-ci lui rappela, le vendredi en fin d’après-midi, la préparation du plan de Formation pour les nouveaux  apprentis, et Denis lui répondit qu’il lui présenterait le lundi suivant.
Ce vendredi soir, il fut ponctuel. Elle lui ouvrit la porte, et l’embrassa tendrement. Mais il avait l’impression qu’elle n’était pas vraiment sincère. Jouons le jeu, se dit-il. Elle lui expliqua que le vendredi, elle faisait du théätre dans une troupe d’amateurs, et qu’elle souhaitait qu’il aille avec elle à la répétition.
Elle voulait aussi lui présenter les autres comédiens.
-Ce sont mes amis et j’aimerais que tu les connaisses. Nous travaillons actuellement sur un montage poétique dont le thême est de l’oeuvre de Lorca, et je dis quelques uns de ses textes sur scène.
Denis connaissait bien entendu cet écrivain, dont il avait lu beaucoup d’ouvrages. C’était même son poête préféré, mais qui ne pouvait s’apprécier réellement qu’au travers des textes originaux dans leur langue d’origine.
-Et vous répétez en espagnol, demanda t-il, amusé.
-Non, bien entendu, quelle idée ! Ce n’est pas comme le film de la dernière fois. D’ailleurs nous demandons parfois à des gens qui ne connaissent rien au théâtre d’assister à des répétitions, pour avoir un avis préliminaire du public.
-C’est une démarche intéressante, vous ne voyez pas toujours les choses en étant sur scène. Je trouve cela bien pour assurer un bon travail. Et cela se passe où ?
Elle lui apprit que les répétitions avaient lieu au centre, et que la grande salle leur était réservée le vendredi soir. Mais elle rajouta que ce soir elle ne voulait pas y rester trop longtemps, parce qu’elle voulait terminer la soirée seule avec lui. Nous y voilà, pensa Denis. Un violent désir s’empara de lui, mais il ne laissa rien paraître, il la gratifia d’un sourire qu’il voulait sincère et l’embrassa à son tour.
En cours de route, elle lui parla d’Emi. Elle lui raconta que sa soeur était actuellement seule, et venait de traverser une déception amoureuse dont elle avait du mal à se remettre.
-Tu pourrais aussi discuter un peu avec elle, pour lui remonter le moral, de temps en temps. Et elle rajouta qu’elle-même n’était pas jalouse, mais que s’il voulait s’intéresser à Emi, Denis ne devrait plus rien espérer d’elle.
-Rassure-toi, c’est toi qui m’intéresse, je ferais comme tu le souhaites. Elle précisa également qu’Emi faisait aussi partie de la troupe, mais qu’elle partait généralement plus tôt, parce qu’elle avait en charge la responsabilité des éclairages et procédait aux réglages avant les répétitions.
-Mais c’est vrai que je l’ai trouvée un peu songeuse, samedi. Elle me paraît bien plus fragile que toi. J’ai senti que quelque chose n’allait pas, lui répondit Denis. Mais ce n’est pas forcémént ce que tu crois, ma poulette, pensa-t-il. Elle le regarda,  envoûtante, et elle conclut en lui disant qu’ils allaient passer d’agréables moments ensemble.
En entrant dans la grande salle, transformée pour l’occasion en salle de répétition, elle le tenait par le bras, et Denis reconnut quelques personnes qu’il avait vu le samedi précédent, lors de la soirée musicale.
-Viens, je vais faire les présentations. Bonsoir tout le monde, je vous présente Denis, mon ami. Denis, voici Joèlle, qui assure la mise en scène. Et les autres sont Roger, Alain, André, Pascal, Jean-Michel, Hubert et le grand, c’est aussi un Denis. De plus, ce soir, tu peux voir la troupe au complet.
-Salut Suzie, salut Denis répondirent-ils en choeur. Et Joèlle le remercia d’être venu. Cela fait toujours plaisir de voir des nouveaux, rajouta-t-elle. Denis leur dit qu’il ne souhaitait pas particulièrement faire du théâtre, mais qu’il commencait à s’intéresser à la langue espagnole depuis le documentaire, et que le thême des répétitions l’intéressait pour cela.
-Si tu es l’ami de Suzie, l’espagnol te sera nécessaire, lui dit Pascal. Quelques uns s’esclaffèrent mais Emi qui n’avait encore rien dit intervint pour dire que Denis était assez grand pour savoir ce qu’il devait faire. Denis s’approcha d’elle, lui fit une bise et la remercia à voix basse. Il demanda ensuite qu’elle lui explique ce qu’elle faisait. Elle était assise devant un antique jeu d’orgue, équipé de rhéostats manuels.
-J’essaie d’obtenir des effets colorés, dit-elle. Nous avons pu acheter quelques filtres de couleur pour les projecteurs, mais je n’y arrive pas comme je voudrais. Et ce jeu d’orgue est vraiment un ancêtre. Il est lourd comme tout et je rêve d’en avoir un plus  moderne, surtout lorsque nous partons en tournée.
Denis venait d’avoir une idée, mais il ne dit rien. Il expliqua ensuite les principes de base de la synthèse des couleurs à Emi, en expliquant que dans les travaux de photogravure, ces notions étaient appliquées tous les jours, et qu’il les connaissait particulièrement bien. En effet, cela avait fait partie de son apprentissage.
Ils s’étaient tous rassemblés autour d’eux et suivirent avec intérêt les explications de Denis, qui répondit avec plaisir aux questions qu’ils posaient. En fin de compte, Joèlle lui dit que sans le vouloir il avait commencé à faire du théâtre !
-Tu es sur de ne pas vouloir faire partie de la troupe? demanda-t-elle. Il déclina sa proposition en prétextant qu’il n’aurait pas assez de temps, et qu’il s’imaginait très mal sur scène devant le public. Et en rajoutant que sa vie avait beaucoup changé cette dernière semaine.
-Dommage, dit-elle enfin.
Il suivit avec beaucoup d’attention la répétition. Sans intervenir. Et il se rendit compte que malgré les efforts des acteurs, les textes qu’ils disaient étaient assez éloignés de ceux écrits en version originale, pour ceux dont il se souvenait. C’est regrettable, pensa-t-il, il y a une telle richesse et elle est si mal traduite, et encore plus mal jouée. Il se souvint avoir lu un livre de Stanislawski sur le jeu des acteurs et se dit qu’il fallait qu’il en parle à Joèlle.
Vers vingt-deux heures trente, ils décidèrent d’arrêter, et Azucena demanda à Denis de ramener Emi. Mais je reste avec toi, lui dit-elle à l’oreille. Sur le chemin du  retour elle parla à nouveau espagnol avec sa soeur. Ce soir je me le fais, dit-elle. Emi ne répondit pas. Denis fit comme s’il n’avait pas compris, et demanda si elle avait dit à Emi qu’elle ne rentrait pas de suite.
-C’est précisément ce que je viens de lui dire. Emi sortit de la voiture devant chez elle, après que Denis, galant, lui eut ouvert la porte. A nouveau une bise sur la joue, un peu trop appuyée. D’une voix imperceptible, elle dit à Denis de ne pas oublier ce qu’elle lui avait déjà dit, et rajouta à haute voix « bonne nuit les amoureux! ».
Restée seule avec Denis, Azucena l’enlaça et ils échangèrent un autre baiser très langoureux. Elle savait y faire, et le caressa imperceptiblement pour exacerber son désir. Il reconnut la manière de faire des ces jeunes femmes, généralement agées d’une trentaine d’année, et qu’il avait connu lors de sa période militaire. Ces filles à soldats, qui recherchaient des aventures d’un soir. Mais l’une d’elles, lors d’une permission, l’avait aussi initié aux mystères du plaisir féminin et il se savait apte à savoir distiller le plaisir.
Il l’emmena chez lui, et elle lui fit remarquer qu’il avait une belle maison. Ils ne s’encombrèrent pas de cérémonial. Denis la prit par la main et ils allèrent de suite dans sa chambre. Ils en avaient envie tant l’un que l’autre. Ils prirent tous les deux autant de plaisir à se découvrir, qu’à s’aimer ensuite. Du plaisir pur, intense, plusieurs fois renouvelé, qui les fit  sombrer Et ils sombrèrent dans la paix des sens.
Il se réveilla le premier, le lendemain matin. Elle dormait à ses cotés, le visage apaisé. Bien différent de la passion de la nuit. Il la trouva presque belle. Mais il  songea aussitot à tout ce que Ramon et Emi avaient dit, et décida de ne pas s’attacher à elle. Et cela l’amusa de penser qu’il n’avait même pas eu le temps de la séduire. Que voulait-elle ? Probablement cherchait-elle un bon parti … C’est sur ces réflexions qu’il se leva, se doucha et prépara un petit déjeuner copieux avant de l’appeler.
Ils discutèrent en déjeunant, et il apprit qu’elle était facturière dans un grand magasin, tandis que sa soeur s’occupait d’enfants, comme gardienne à domicile. Elle lui demanda brusquement s’il souhaitait continuer à la voir.
-Bien évidemment, répondit-il. D’autant plus que ce n’est pas bon de rester seul. Tu te souviens ? C’est toi-même qui me l’a dit. Je crois même que nous allons vivre une belle histoire. Et qui sait, tu pourras peut-être t’installer avec moi dans quelque temps. Sa réponse, curieuse, consista à dire qu’elle se donnait entièrement, mais qu’en retour, elle voulait tout également. Cela conforta Denis sur ce qu’il pensait. Mais il décida delui accorder une chance. Une seule.
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Lors des semaines qui suivirent, elle s’immisca peu à peu dans la vie de Denis. Il laissait faire, sachant pertinemment qu’il saurait mettre les choses au point au moment opportun. Il assistait de temps en temps aux répétitions, mais avait commencé un soir à développer un programme pour commander une régie de lumières. Il en avait parlé avec un de ses collègues, qui pratiquait l’électronique pendant ses loisirs, et ils avaient convenu que Denis concevrait le programme tandis que son collègue se chargerait de réaliser le prototype. Un jeu d’enfant, selon les termes de son collègue.
Il avait eu cette idée lors de la première répétition à laquelle il avait assisté, et recueilli peu à peu les informations nécessaires en discutant avec l’un ou l’autre, ou encore avec Emi. Les essais avaient été concluants, et il l’apporta un soir à une  répétition pour l’offrir à la troupe.
-J’ai pensé que ceci pourrait  vous être utile, dit-il en remettant le paquet contenant l’appareil à Emi, devant toute l’équipe au complet. Ils le remercièrent  tous  chaleureusement, et plus particulièrement Emi qui lui sauta au cou pour lui faire  deux bises. En voyant cela, Azucena fit une grimace à sa soeur.
Ce soir là, Elle demanda à Denis de les ramener toutes les deux chez leurs parents, et en guise de bonsoir, elle lui dit simplement qu’elle voulait passer la fin de semaine en famille et qu’elle l’appellerait le lendemain. Il ne s’en formalisa pas mais remarqua qu’Emi regardait sa soeur d’un air bizarre. Elle ne l’appela que trois jours plus tard, sans s’excuser, en disant qu’elle avait été un peu grippée, et que le médecin lui avait recommandé de rester au lit. Il comprit qu’elle lui mentait, d’autant plus que Emi lui avait téléphoné la veille pour lui demander si sa soeur était chez lui. Il avait répondu que non, et elle lui dit de ne pas s’en faire.
-Ma soeur a parfois des lubies, surtout ne t’attache pas trop à elle, tu risquerais d’en souffrir et cela me ferait de la peine. Il avait senti un peu de tristesse dans sa voix. Tu es un peu comme un frêre pour moi, et ce qui te touche me touche également, rajouta-t-elle.
Denis, qui mangeait le midi à la cantine de son Entreprise, profitait de la pause, pour aller de temps en temps chez les Parents d’Azucena, pour prendre le café. Il y était toujours le bienvenu, et Emi, lorsqu’elle était présente, parlait toujours le français, contrairement à sa soeur, qui éludait certaines questions en répondant dans sa langue d’origine. Il les rencontra quelques jours plus tard. D’un accord tacite, ils ne parlèrent pas de la fin de semaine précédente, mais il sentait que les parents d’Azucena étaient un peu gênés et demanda si elle allait mieux.
-Oui, dit-elle en espagnol, ça va mieux. Je crois qu’il ne m’en veut pas de mon escapade. Mais je sais qu’il tient à moi, et il m’a pardonné. Le visage de Ramon se crispa et Emi lui fit remarquer qu’elle aurait pu aussi le dire en français. Azucena regarda Denis pour lui dire qu’elle allait mieux et demanda s’il lui en voulait de ne pas avoir donné de nouvelles. Il répondit que cela n’avait pas d’importance. Garce et menteuse, pensa-t-il, mais si désirable. Contre son gré, il commençait à s’attacher.  Elle proposa de se retrouver à nouveau le vendredi à la répétition, où elle avait prévu de se rendre directement.
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Joèlle avait demandé récemment à Emi de constituer une base documentaire pour la troupe, et elle avait déjà trouvé un nombre non négligeable d’ouvrages qu’elle avait rangés dans une caisse. Cela représentait un bon poids, et elle demanda à Denis s’il pouvait venir la chercher, elle et sa caisse, le vendredi soir. Avant que Denis ne puisse répondre, Azucena s’emporta.
-Ce n’est pas ton chauffeur, dit-elle à sa soeur.
Ce vendredi là, elle souhaita rester avec Denis après la répétition. Ils passèrent une nouvelle nuit de passion, et le lendemain matin, ils avaient tout oublié des jours précédents. En cours de matinée, elle demanda à Denis comment il voyait leur relation.
-Le plus important, dit-il, c’est lorsque nous sommes ensemble pour vivre intensément le moment présent.
-Et pour l’avenir ? Nous devrions peut-être vivre un peu l’un près de l’autre, pour mieux nous découvrir, tu ne crois pas ? Denis y avait aussi déjà songé. Il lui dit avoir loué depuis plusieurs semaine un appartement dans le quartier historique, qu’il avait remis à neuf. C’était l’occasion idéale pour en parler.
-Je tiens à toi. Beaucoup. Je voulais te faire une surprise, sous peu, mais puisque tu en parles, je viens de louer un appartement. C’était une demi-vérité. Il n’y manque que les meubles, mais ils seront livrés cette semaine. Pour la maison, je prévois de la vendre, et profiter de l’argent, enfin une partie, et peut être acheter un appartement moderne plus tard. Tu sais, une grande maison, c’est aussi beaucoup de  travail, même à deux. Cette réponse eut l’air de la satisfaire.
Il l’emmena l’après-midi pour visiter leur futur lieu de vie. C’était un bel appartement de quatre pièces, avec tout le confort. Le loyer est déja payé pour six mois, lui dit-il. Nous pourrons emménager après les vacances.
-Au fait, tu as prévu quelque chose ? Parce que j’aimerais bien partir une dizaine de jours. Elle lui expliqua qu’elle avait toujours rêvé de visiter l’Auvergne, sa région natale, et y faire un peu de camping. Ils décidèrent d’y aller début juillet.
Elle voulut faire un tour dans les boutiques, en repartant, et elle s’acheta une nouvelle robe, puis ils dinêrent au restaurant avant de retourner chez Denis. Ils s’aimèrent une nouvelle nuit, et le dimanche fut consacré à de petites tâches d’entretien dans la maison. Elle se rendit compte de ce que cela représentait. Le dimanche soir, ils se couchèrent tôt. La fin de leur premier week end.
Quelques semaines se passèrent, et ils se rencontraient de temps à autre. Parfois chez  Ramon, parfois chez lui. Un jour, elle lui dit abruptement, sans que rien ne l’y ait préparé
-J’aimerais être à toi entièrement, si tu comprends ce que je veux dire. Tu fais très bien l’amour mais j’attends encore plus. T’appartenir complètement et tout te donner. Il s’en doutait déjà, elle avait fait déjà des allusions à des pratiques particulières, et qu’il réprouvait. Un jour, après avoir fait l’amour, elle s’était collée à lui, le dos tourné et avait demandé s’il avait encore envie … Cela ne le choqua pas, il la savait fantasque, mais se montra ferme.
-Je n’apprécie pas. Pour moi cela consiste à dégrader l’autre, et je ne pourrais plus me regarder en face. Je respecte trop l’être humain pour faire cela, et j’aimerais que tu n’y pense plus pour l’avenir. Elle lui dit encore une fois qu’elle n’était pas jalouse, et qu’elle attendait la même chose en retour. Il répondit qu’il n’avait pas l’intention de sombrer dans la déchéance.
Elle ne répondit rien, et se tourna. Elle était gênée et il s’aperçut que son visage avait rougi légèrement.
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Denis fut très occupé professionnellement au cours de la semaine suivante, et elle ne lui téléphona pas non plus. Mais le vendredi, il décida d’aller au centre. Il chercha Emi au passage. Arrivés sur place, il n’y avait que Joèlle. Elle s’étonna de les voir tous les deux et leur apprit qu’il n’y avait pas de répétition ce jour-là. D’ailleurs, dit-elle, Suzie m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’elle ne venait pas.
-Elle est avec Alain et Hubert, et je crois qu’ils sont allés manger ensemble. Elle et ses copains! Comme nous ne sommes pas assez, j’ai prévenu les autres et nous avons annulé pour ce soir. Et si je ne t’ai pas appelée, Emi, c’est parce que j’ai besoin de  toi. Je veux profiter de cette soirée pour finir de régler les éclairages. Je voulais être certaine que tout est pour le mieux.
Denis les aida du mieux qu’il put, il expliqua notamment à Emi certaines possibilités  supplémentaires du nouveau système. Vers vingt-deux heures, ils avaient terminé. Il leur proposa, pour terminer la soirée, d’aller prendre un café, et Emi proposa le restaurant où elle était allée en compagnie de sa soeur et Denis. Il était persuadé qu’elles voulaient lui parler d’Azucena. Ce fut Emi qui entama la discussion.
-Tout va bien, pour toi ? Avec ma soeur, je veux dire.
-Bien sur, elle ne s’en rend pas compte, mais je l’observe souvent. Elle me donne  l’impression de croire qu’elle peut faire ce qu’elle veut avec moi. Mais je ne suis pas dupe. Elle compte, pour moi, bien sur. Je ne sais pas pourquoi, mais elle m’attire et sait s’y prendre pour attiser mon désir. Mais je ne pense pas qu’elle puisse me faire souffrir vraiment. Avec ce que j’ai déjà vécu, surtout avec la perte de mes parents, je suis vacciné. Je suis plus dur et moins naïf qu’elle ne le croit.
Joèlle lui dit qu’il pouvait parler franchement, mais aussi qu’Emi et elle désapprouvaient depuis longtemps le comportement d’Azucena, avant même qu’elle ne connut Denis. Emi lui posa la question qui lui brûlait les lèvres.
-Tu penses qu’elle est fidèle ? Je te promets que Joèlle et moi ne lui parlerons pas de cette discussion. Denis savait qu’il pouvait leur faire confiance.
-Non, elle s’est déja trahie, mais elle ne peut pas savoir que je le sais. J’ai tout compris lorsqu’elle a parlé de son escapade. Emi essaya de se remémorer les circonstances. Elle réfléchit un instant et se souvint de la discussion avec ses parents.
-Mais .. elle a parlé en espagnol !
-Langue que je connais et pratique parfaitement depuis mon enfance, répondit Denis, en la regardant profondément dans les yeux. Emi lui promit que personne n’en saurait rien. Joèlle lui fit la même promesse.
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A partir de ce jour là, Emi parla un peu plus souvent espagnol, quand ils étaient tous chez Ramon.
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