Chapitre 17

« Le Clairon de Saint-Locdu » faisait carrément sa « une » avec cette histoire :

« Guerre des gangs à Saint Locdu ?

Hier, aux alentours de midi, ont eu lieu des échanges de coups de feu rue du Général Littledick. Ces derniers ont fait une blessée et provoqué un accident de la circulation. Les premiers éléments recueillis par le brigadier Glandor semblent orienter l’enquête  vers une histoire de racket, et c’est tout à fait fortuitement que les victimes s’y seraient trouvées mêlées, en l’espèce des radioamateurs qui se rendaient à l’assemblée générale du radioclub F7KKO sis rue du Général Kiffuit-Desburnes. Des indices ont par ailleurs été retrouvés près d’un chantier, indices qui accréditent la thèse d’un règlement de compte crapuleux. Le brigadier Glandor estime que cette enquête devrait être rondement menée. »

Raymond reposa le journal sur la table en soupirant. Irène, tout en se reversant une tasse de café, fit :

– Quelle histoire incroyable… Je ne peux m’empêcher de penser que j’ai quelque chose à voir là dedans mais, franchement, je ne vois pas quoi… Et qu’est-ce que Serge et Martha faisaient là ? La coincidence est quand même extraordinaire !

– Le fait est que je n’y comprends pas grand-chose non plus… J’ai envoyé un gars à l’hôpital, tu sais, F7BVR, et il doit m’appeler dès qu’il aura des nouvelles. De toute façon, il y a une enquête de la gendarmerie qui est en cours et il semble que deux où trois personnes ont été mises en garde à vue pour être interrogées. Dont le président de la LAPS, entre parenthèses… Quant à trouver une connexion avec toi, là je nage un peu.

– Moi aussi mais bon, je trouve que ce job de présidente de l’ANAR devient dangereux… Entre un ballon qui a failli me tomber dessus et ce tireur fou ! Sans compter les séances du conseil d’administration qui ne sont pas les moins éprouvantes pour les nerfs… Je sens que je ne vais pas tarder à passer la main.

Allons Irène, ce n’est qu’un mauvais moment à passer ! Tu ne vas pas tout lâcher quand même !

– Si si… N’en parles pas encore mais j’en ai marre de servir de cible à tous ce petit monde. L’histoire d’hier m’a fait réfléchir : tu imagines que je me soit ramassée une balle perdue ? Franchement, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ma décision est prise et je ne me représenterai pas lors du prochain congrès de l’ANAR. Place aux jeunes.

– Oui, je comprends mais je….

Le portable de Raymond se mit à sonner et ce dernier décrocha prestement. Après un bref échange, il raccrocha et dit :

– C’était F7BVR qui m’a confirmé que c’est bien Martha qui est à l’hôpital. Elle va bien, ce n’est qu’une égratignure car la balle s’est fichée dans le siège de la voiture. Elle sortira dès que les gendarmes l’auront interrogée, ils doivent se demander ce qu’elle fabriquait dans cette bagnole à ce moment là.

– Décidément, cette femme me poursuit et se trouve toujours là où je ne l’attends pas. Enfin bon, l’essentiel est qu’elle n’ait rien de grave. Je serais quand même curieuse de savoir ce qu’elle fichait là ! Tu me diras si tu apprends quelque chose…

– Bien sûr. De toute façon je suis d’accord avec toi, il y a des trucs pas clairs dans cette histoire et je vais demander à F7BVR de poursuivre l’enquête, ce type est un fouineur et, s’il y a quelque chose à trouver, il le trouvera.

Raymond regarda sa montre et ajouta :

– Bon, si tu veux prendre ton train à l’heure, il ne va pas falloir tarder ! J’espère que ce sera plus calme la prochaine fois que tu viendras dans la région !

*

Jacques-Marie était furieux et le pire était qu’il n’allait pas pouvoir vider sa bile dans le cadre d’un article sur Hamonline, c’était trop risqué car faire un post sur cette affaire serait revenu à avouer qu’il était sur place, et il n’était pas impossible que certains petits malins extrapolent ce qu’il disait pour en déduire qu’il y avait eu complot et qu’il en était. Pourtant, les motifs de sa grogne étaient légion, qu’il s’agisse de l’échec de l’opération, des dégâts subis par sa voiture ou de l’initiative pour le moins osée de Martha à son endroit. Sans parler du temps qu’il avait passé à la gendarmerie à patouiller dans des explications vaseuses, au nombre desquelles il avait dû reconnaître qu’il avait une liaison avec Martha afin de donner un peu de vraisemblance à leur présence sur les lieux. Le gendarme l’avait regardé bizarrement mais n’avait pas fait de commentaire et l’avait laissé repartir peu de temps après.

Enfin, cette affaire était close et Jacques-Marie se jura qu’on ne le reprendrait plus à s’investir dans des opérations aussi foireuses que stupides, d’autant que le radioamateurisme l’intéressait de moins en moins et qu’il envisageait de changer de fond en comble la ligne éditoriale de Hamonline. Oui, il était temps de tourner la page.

*

Raoul, de son côté, n’avait pas demandé son reste et avait filé de Saint Locdu comme si il avait le diable aux trousses. Il avait juste vidé le garage, empilé le matériel qui s’y trouvait dans sa puissante berline, et fermé la porte à clé. Si les gars de la LAPS amenaient les flics – et ils en étaient capables – jusque là, ils trouveraient porte close. Et si d’aventure on remontait jusqu’à lui via le bail, il jurerait qu’il n’était absolument pas au courant de cette histoire et qu’il n’avait pas mis les pieds à Saint Locdu ce maudit  week end. Il avait quand même des sueurs froides en repensant à cette opération dont la réussite, il s’en rendait compte désormais, aurait tenue du miracle. Sa haine l’avait aveuglé et il s’était conduit comme un imbécile. En attendant, il avait décidé de laisser tomber tout ce qui touchait de près ou de loin aux affaires du radioamateurisme, il n’était plus dans le coup et il était clair que rien ne changerait, quoi qu’il fasse. Quand même, la volte face de Paul l’avait particulièrement déçu, ce type était un enfoiré qui ne pensait qu’à lui et se moquait complètement de l’émission d’amateur. Et le pire était qu’il ne pouvait rien faire pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Comme disait le proverbe, « fais du bien à un vilain et il te chiera dans la main ».

Il avait moralement tiré un trait sur tout ça après avoir téléphoné à Martha afin de prendre de ses nouvelles, et avait été rassuré qu’elle ne soit que très légèrement blessée. Cette dernière avait néanmoins parue bien secouée par les évènements, au moins autant que lui,  et l’avait informé qu’elle laissait tomber la radio pour le moment, il n’y avait que des avanies à en retirer et elle avait autre chose à faire. Raoul avait pensé qu’ils étaient toujours sur la même longueur d’onde sauf que lui n’avait rien d’autre à faire. Ils s’étaient finalement quités en bons termes.

*

Martial et Gégé regagnèrent le domicile de ce dernier en fin d’après midi, complètements bourrés mais toujours aussi secoués par les évènements de la mi journée. Gégé était particulièrement inquiet à propos de cette histoire de douille laissée sur le champ de bataille :

– Non mais tu te rends compte ! Avec cette douille, ils vont pouvoir remonter au fusil, et du fusil à toi… et à moi !

– Arrête, ce n’est même pas sûr qu’ils vont la trouver ! Si ça se trouve, ils n’iront même pas voir sur la butte… Et puis bon, ce ne sont pas « Les experts » qui mènent l’enquête, on est à Saint Locdu et pas a Miami !

– Oui, c’est vrai… Quand même, c’est ballot de l’avoir laissée sur place.

– De toute façon, le BRNO n’est enregistré nulle part et je ne l’ai jamais déclaré, alors  avant qu’ils me retrouve… En attendant, ce n’est pas demain la veille qu’on sera radioamateurs. Ce n’est pas plus mal, en fin de compte, parce que quand je vois comment ces zigues se comportent, autant rester sur la CB.

– Oui, tu n’as pas tort…

– Bon, fît Martial, je te laisse et je rentre chez moi en vitesse, la bourgeoise ne doit pas être là mais on ne sait jamais. On se voit demain pour faire le point ?

– Oui, mais passe plutôt chez moi, j’ai l’impression que ta femme ne m’apprécie pas trop… Au fait, ce serait bien que tu te débarrasses de l’arme, on ne sait jamais. On pourrait la jeter dans le lac de la carrière ?

– Ouais… Encore que je l’aime bien cette arme, on ne pourrait pas plutôt la planquer chez toi ? Je la récupèrerai quand tout ça se sera tassé…

– Je ne sais pas… On en reparle demain ?

– C’est ça, on en reparle demain…

Jason trainaillait dans le salon et dit à son père qui entrait d’une démarche mal assurée :

– Alors, ce renard, vous l’avez flingué ?

– Non, laisse tomber… Et puis, qu’est-ce que ça peut te faire ? Ce ne sont pas tes oignons, je croyais d’ailleurs que ça ne t’intéressait pas…

– Ho ho ! On dirait que vous avez fêté la défaite… Tu ferais mieux d’aller te coucher pour récupérer un peu, sinon, ça va être ta fête quand la mère va rentrer.

– Oui, tu n’as pas tort pour une fois, je crois que c’est ce que je vais faire.

*

Le brigadier Glandor avait laissé repartir tout le monde et était en train de taper son rapport, du moins il essayait car les explications des uns et des autres étaient tellement alambiquées qu’il était difficile de se faire une opinion. En tout état de cause, il avait le choix entre deux options : conclure à un banal différent entre un commerçant et un malfrat inconnu qui s’essayait au racket, où bien creuser tout ça pour essayer de démêler le vrai du faux dans tout ce qu’on lui avait raconté. Dans ce deuxième cas de figure, ça pouvait durer des mois et on ne savait jamais d’avance sur quoi on allait déboucher. Sans doute qu’il aurait choisi cette option si il avait été plus jeune mais bon, à quelques mois de la retraite, ça n’aurait pas été raisonnable.

L’adjudant Flacass qui passait par là lui demanda :

– Alors, Glandor, qu’est-ce que ça donne, l’affaire de la rue du Général Littledick ?

– Pas grand-chose, mon adjudant, l’arabe s’est pris une amende et on a saisi son 22 long rifle. On ne retrouvera sans doute pas l’autre tireur, je pense que c’était une histoire de racket ou de vengeance, rien de bien méchant en fait. Etant donné qu’il n’y a pas eu de victimes, je vais proposer de classer l’affaire. On n’a pas beaucoup de moyens dans cette gendarmerie et ce serait dommage de les gaspiller pour un dossier qui ne ménera à rien … ou à pas grand chose.

– Bien, bien, je suis d’accord avec vous et je vais donc pouvoir rassurer le sous- préfet qui s’inquiétait un peu que le Far West s’installe à Saint Locdu ! Bon boulot, Glandor.

Ce dernier acquiéça puis ouvrit son tiroir et regarda la douille qu’il avait ramenée du terrain vague. Sûr que la balistique aurait pu en tirer quelque chose…  Il finit par la mettre dans sa poche, ça lui ferait un excellent souvenir.

*

Irène classait machinalement quelques papiers dans son bureau après une très intéressante conversation téléphonique avec F7BVR, et ce que ça gars lui avait appris confirmait les doutes qu’elle avait eu et jetait un éclairage nouveau sur les us et coûtumes du radioamateurisme moderne. On frappa discrètement à sa porte :

– Entre, Paul…

– Bonjour Irène, je venais aux nouvelles, il paraît que tu as eu un accident en Sambre Atlantique ? Rien de grave j’espère ?

– Non rassure-toi, tout va bien. Mais je dois dire que je commence à en avoir ma claque des toutes ces histoires.

Elle le regarda franchement et ajouta :

– Au fait Paul, je voulais te poser une question. Tu n’aurais pas envie de devenir président de l’ANAR ? Tu as de l’expérience, tu es posé et tu connais bien tous les rouages de la maison… Parce que tu vois, j’ai l’intention de ne pas me représenter lors du prochain congrès et je m’inquiète un peu pour ma succession. En deux mots comme en cent, je suis prête à soutenir ta candidature, tu n’as qu’un mot à dire.

– Heu… Je dois dire que tu me prends de court… Franchement, je n’aurais jamais pensé à me présenter mais bon, si tu crois que j’en suis capable… Il faut quand même que je réfléchisse un peu.

– Bien sûr, ce n’est pas une décision à prendre à la légère et tu as un peu de temps devant toi. On en reparle bientôt ?

– Oui, sans problème. En attendant, je te remercie de ta confiance…

Irène continua de trier les papiers sur son bureau en pensant qu’elle serait bientôt libérée de ce fardeau. Enfin ! Elle allait pouvoir reprendre ses activités habituelles et ne plus se soucier de ces histoires de pouvoir qui avaient rapidement minées son bel enthousiasme des débuts. Et puis il y aurait des compensations, elle s’en régalait d’avance, car en échange de son soutien, elle allait demander à Paul un poste au conseil d’administration de l’ANAR histoire de le voir patauger un peu et prendre des coups d’autant plus violents qu’elle allait manoeuvrer pour remettre Martha dans le circuit : rien ne cimentait mieux une amitié qu’une haine commune…  Peut être même qu’il serait possible de faire sortir ce Raoul de son trou en lui donnant un poste quelque part ? Ce gars ne devait pas porter Paul dans son coeur et on risquait d’assister rapidement à une version locale de « Règlement de compte à OK coral ». Oui, ça n’aurait pas que des inconvénients de ne plus être présidente.

Une fois de plus, on allait laver le linge salle en famille. C’était mieux comme ça.

FIN