Chapitre XV

Martial et Gégé avaient repéré depuis plusieurs semaines l’endroit idéal pour mener à bien leur mission, et la petite butte de terre envahie d’herbes proche du chantier d’un immeuble en construction  sur laquelle ils étaient présentement juchés répondait parfaitement au cahier des charges : ils dominaient la rue du Général Littledick, rue essentiellement composée de maisons d’habitation et de petits immeubles ainsi que de rares commerces. C’est d’ailleurs lorsque la cible passerait devant l’étalage d’une épicerie arabe, L’Oued, que Martial déclancherait le tir, les véhicules étant ralentis à cet endroit par un rétrécissement de la chaussée.

Martial avait positionné le BRNO sur son bipied après avoir vissé le silencieux sur le canon, et observait le tenancier de l’épicerie au travers de la lunette.

– Bon, tout ça m’a l’air parfait… Gégé, dis moi pour le vent parce qu’il faut que j’en tienne compte…

Gégé se releva à moitié et tendit un mouchoir à bout de bras. La pièce de tissus pendouillant sur son avant bras, il finit par dire :

– Y’en a pas…

– Bon, parfait, pas de correction de tir donc… Quelle heure est-il, au fait ?

– Onze heures quarante cinq… La cible devrait être là dans une petite demi heure…

– OK… Martial roula sur le côté et ajouta : je me sens un peu nerveux, quand même, passe moi le sac à dos, on va boire un coup.

– Tu crois ? Fais gaffe mon pote, tu connais l’effet du blanc sur tes nerfs…

– T’inquiètes pas, je vais prendre juste ce qu’il me faut. Putain, il commence à faire chaud ici, on aurait du apporter un truc pour se protéger du soleil.

Martial s’épongea le front pendant que Gégé remplissait un verre de blanc. Après réflexion, il en versa également un pour lui. Après en avoir descendu la moitié, il saisit le talkie walkie et appuya sur la touche « transmit » :

– Coyote en position. Je répète, Coyote en position. Terminé.

– Ici Zeus… Bien reçu, je répète, bien reçu. Terminé.

Les grésillements qui suivirent furent interrompus par une nouvelle voix.

– On est prêts aussi !

– Ici Zeus : merde, respectez les codes ! On dirait que vous n’avez jamais fait de radio ! Terminé.

– Heu… ici Canadair 1, on est en position… Terminé.

– Canadair 2 également en position. Terminé.

– Canadair 3, pareil. Terminé.

Paul demanda à Raoul :

– C’est quoi, tous ces canadairs ?

– C’est les gars de la LAPS… Le 1, c’est la voiture qui va récupérer Irène, le 2 c’est celui qui surveille la gare et qui donnera le top départ et le 3 est posté au début de la rue où Coyote attend…

– J’espère que pour une fois, ils seront discrets ! Ressert moi donc un café.

De son côté, Martial se remit en position et s’exerça à repérer des cibles. Son choix s’arrêta sur une BMW aux vitres teintées à l’intérieur de laquelle deux personnages avaient l’air de s’agiter.

*

A onze heures trente, Martha et Jacques-Marie gagnèrent la rue du Général Littledick dans la BMW dernier cri du patron d’Hamonline. Il y avait une place de stationnement de libre quelques mètres avant l’épicerie de l’Oued, et Jacques-Marie décida de s’y garer en disant :

– Bon, là on sera aux premières loges, on va tout voir…

– Oui, fît Martha, je me demande même si on n’est pas trop près… Elle abaissa ses lunettes de soleil et regarda de l’autre côté de la rue, en direction du chantier de construction :

– Il doit être là dedans…

– Qui ?

– Le tireur… Je ne sais pas toi mais je me sens toute excitée… Toute cette histoire… on se croirait dans un film à la télé.

Ce disant, elle posa sa main sur la cuisse de Jacques-Marie en le regardant d’un œil gourmand. Le conducteur réagit avec effroi :

– Mais… mais… Qu’est-ce que tu fais !

– Allons, ne fais pas le timide… On a encore une demi heure à attendre qu’on pourrait occuper gentiment, non ? Et personne ne verra rien avec les vitres teintées de ta voiture… Je ne sais pas toi, mais ces fauteuils en cuir, ça me chamboule les sens…

– Ecoute, je ne crois pas que ce soit le bon moment ! Moi, le stress, ça me … comment dire… ça me paralyse.

– Tu m’as dit tout à l’heure que tu étais parfaitement détendu !

– Oui, mais c’était tout à l’heure, maintenant je ne le suis plus du tout.

– Ha ha… Donc tu es tendu !

– Heu… Arrête, tu vois très bien ce que je veux dire !

Ce disant, il enleva la main de Martha qui était en train de ramper vers sa braguette et ajouta :

– Allume plutôt le Talkie Walkie, qu’on sache un peu ce qui se passe. Je me suis assez fait chier pour connaître la fréquence qu’ils vont utiliser.

Boudeuse, Martha mis en route l’appareil mais seul un flot de grésillements parvint dans le haut parleur. A défaut d’autre chose, elle ne pipa mot et observa le tenancier de l’Oued en train d’arranger les fruits et légumes de sa devanture.

*

Hassan Céef observait à la dérobée, tout en faisant mine d’arranger l’étalage,  cette voiture aux vitres teintées garée près de sa devanture. Il avait déjà été braqué plusieurs fois ce qui lui avait appris à être vigilant voire méfiant. Il se demandait même si il n’allait pas faire le numéro des flics tout en ne voyant pas ce qu’il allait leur raconter, après tout, cette voiture ne faisait rien de mal pour l’instant. Quand même, il voyait deux ombres s’agiter derrière les vitres teintées et tout ça ne lui disait rien qui vaille. Non, il n’allait pas appeler les flics, par contre, il allait s’assurer que son 22 long rifle planqué sous le comptoir était bien chargé. De toute façon, dans ce pays, si on ne se défendait pas soi même, on était foutu, les flics arrivaient toujours en retard et emmerdaient plus la victime que les malfaisants. Et si c’était pour un racket, les salopards allaient trouver à qui parler.

*

Martial en était à son troisième verre de blanc lorsqu’une voix se fît entendre dans le haut parleur :

– Ici canadair 2, le convoi est parti, je répète, le convoi est parti. Terminé.

– Ici Zeus, bien reçu. Terminé.

– Canadair 3 en position. Terminé.

– Canadair 1 en filature. Terminé.

– Ici coyote, on est prêts. Terminé.

Gégé reposa l’appareil et regarda son pote allongé dans l’herbe qui n’arrêtait pas de s’éponger le front avec le mouchoir qui avait servi à mesurer le vent, ou plutôt l’absence de vent.

– Tu es nerveux Martial ? Bon sang, je te trouve nerveux…

– Mais non, arrête de me poser la question, c’est toi qui va finir par me rendre nerveux ! C’est juste que j’ai chaud, je boirais bien encore un coup…

– Non, ça ne serait pas raisonnable, tu as déjà assez bu. On verra ça après…

– Ouais, après… je penserai surtout à me tirer de là vite fait…

Il reposa l’œil sur la lunette de visée et observa alternativement le patron de l’épicerie qui rentrait dans son magasin et la BMW dont les occupants semblaient s’être calmés.

*

Hector Lantrognet conduisait précautionneusement et se servait plus volontiers du frein que de l’accélérateur, ce qui avait pour effet d’indisposer Irène. Elle en était à se demander si Raymond ne lui avait pas envoyé exprès ce molusque pour la faire un peu enrager. Auquel cas c’était réussi ! Accroché à son volant comme à une bouée de sauvetage, Hector ne regardait que rarement dans le rétroviseur, ce qui lui aurait pourtant permis de repérer le Lada Niva rouge sommé d’un gyrophare qui s’était mis à le suivre depuis la gare.

*

12 heures 05. C’est parti fit Raoul en regardant Paul. Cette fois, on ne peut plus reculer… Alea jacta est.

Raoul aimait bien faire des phrases.