CHAPITRE VIII

 

Irène méditait sombrement devant les derniers chiffres que le trésorier de l’ANAR lui avait sortis et il était clair que la situation financière de l’association restait pour le moins préoccupante. De plus, le focus mis par les uns et les autres sur cet état de fait risquait de faire ressurgir quelques accrobaties financières qu’elle avait cautionnées et qui étaient depuis comme un petit caillou dans sa chaussure. Et si certains dossiers apparaissaient au grand jour, elle imaginait déjà l’exploitation qui en serait faite par ses opposants, opposants qui se transformeraient dès lors en vierges effarouchées alors qu’ils savaient très bien qu’il était impossible de gérer une association sans prendre quelques libertés avec la réglementation. Mais bon, c’était la règle d’un jeu devenu pratiquement universel et qui pouvait se résumer ainsi : fais ce que tu veux tant que tu ne te fais pas prendre. Il suffisait d’ailleurs de regarder les informations du journal télévisé pour voir combien ce jeu était pratiqué, y-compris au plus haut niveau.

De toute façon, et quelles que soient les mesures d’économie incontournables qu’il allait falloir prendre, il était évident que l’assainissement ne pourrait venir que d’une augmentation du nombre d’adhérents. Or, pour que ce nombre augmente, il fallait réformer et c’est là où le bât blessait car les plus critiques et les plus alarmistes étaient en même temps ceux qui ne voulaient surtout pas d’une réforme qui risquait d’effacer quelques uns de leurs privilèges. D’une certaine façon, le serpent se mordait la queue et Irène ne voyait pas comment elle allait pouvoir sortir l’ANAR de cette spirale infernale. Y-avait-il seulement quelque chose à faire ? Elle soupira en reposant le document sur son bureau tandis que Paul, son  Secrétaire Général , faisait son entrée. Elle lui demanda :

– Alors Paul, j’espère que tu n’as pas une mauvaise nouvelle à m’annoncer car j’ai eu mon content de galères cette semaine…

– Non, rien de sérieux… Ton déplacement dans le sud s’est bien passé ?

– Parlons-en ! Il faisait un temps de chien, ce qui est rare dans cette région et , quand cette histoire de lancement de ballon a été terminée, les gars de la LAPS ont voulu me reconduire eux-mêmes à la gare alors que j’avais prévu d’appeler un taxi. Bien sûr, ils avaient mis le gyrophare et la sirène, sans doute pour m’impressionner, et roulaient à toute allure car nous avions pris du retard. Du coup, ils ont grillé un ou deux feux rouges et on a fini par se faire arrêter par la police…

– Merde ! Et alors ?

– Si je te raconte, tu ne le croiras même pas !

– Quand même…

– Je croyais que ces histoires n’arrivaient que dans les films… Le flics ont demandé les papiers, jusque là, rien que de très normal, mais les gars du LAPS l’ont pris de haut, ils ont dit qu’ils étaient un service officiel et qu’ils avaient le bras long… L’affaire s’est rapidement envenimée, tout le monde a dû sortir du 4×4,  j’ai vu le moment où on allait se retrouver à genoux les mains derrière la tête… Et si tu crois que ça a calmé les gars de la Ligue ! Mais non, il y en a un qui voulait téléphoner à je ne sais qui, les flics qui ne voulaient pas… Et un attroupement qui commençait à se former autour de nous… D’autres flics arrivant en renfort… C’est bien simple, je ne savais plus où me mettre !

– Hé bien ! Et alors ?

– Bilan, tout le monde a attéri au poste, moi y-compris. En plus, le chauffeur avait un peu picolé… Le président local est bien venu pour essayer d’arranger les choses mais il s’est mis à engueuler tout le monde et s’est retrouvé en garde à vue avant d’avoir compris ce qu’il lui arrivait ! Outrage à agents, qu’ils ont dit, les policiers n’étaient vraiment pas contents… Ils m’ont rapidement laissée partir, contrairement aux autres, mais si Hamonline apprends que j’ai passé deux heures au commissariat, j’imagine déjà les gros titres… En plus, j’ai raté mon train et je suis revenue à deux heures du matin. Belle journée !

Hé bien… Tu comprends maintenant pourquoi je ne prise pas les rencontres directes avec les OM. Ils faut reconnaître qu’ils se la jouent un peu, les gars du LAPS, peut-être que cette histoire va les calmer … Au fait, et le ballon ?

– Il a bien décollé, trop vite même compte tenu du vent, on aurait dit une fusée… Ils voyaient bien qu’il y avait un début de tempête mais ils ont quand même voulu maintenir le lancement en dépit du temps. L’engin doit être en Afrique à l’heure qu’il est… Je ne crois pas que la liaison UHF va les aider à le récupérer… Enfin… Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Hummm…. Hé bien, je ne suis pas très sûr… Mais il se murmure qu’une cabale, ou un complot, est en train de se monter contre toi… Rien de certain néanmoins car c’est difficile d’avoir des infos, mais il semble qu’il y a quelque chose qui se mijote. Je n’en sais hélas pas plus.

Irène se calla dans son fauteuil en se massant la nuque :

– Rien de grave, tu disais ? Je ne sais pas ce qu’il te faut ! Et on sait qui est derrière cette histoire ?

– Non… Mais j’ai des gars qui cherchent pour moi. Je te tiendrai au courant le cas échéant.

Elle soupira en reprenant sa place derrière son bureau et fît :

– J’aurais mieux fait de me casser une jambe plutôt que de prendre cette présidence… Enfin, ce qui est fait est fait. Merci Paul. Et tiens moi au courant.

F7ING quitta le bureau et elle le regarda sortir en pensant que ce type était assez curieux et, pour tout dire, franchement incernable. Courtois, discret et, d’une certaine façon, attentionné vis à vis d’elle, il faisait partie de ces gens dont on n’avait rien à dire étant donné qu’on ne savait jamais ce qu’ils pensaient. Même ses motivations n’étaient guère apparentes si ce n’est qu’il donnait l’impression de ne s’épanouir que dans le sillage de quelqu’un. Le précédent président l’appréciait d’ailleurs beaucoup, sans doute parce qu’il faisait un boulot efficace sans lui faire d’ombre. Irène sortit de sa méditation et se replongea dans les comptes, espérant dénicher une improbable solution aux problèmes financiers de l’ANAR. Et, pourquoi pas, tenter de camoufler une ou deux accrobaties budgétaires dont elle n’était pas très fière.

*

Martha, de son côté, était en train de préparer un mail à destination de Jacques-Marie, lui envoyant des informations comme elle l’avait promis lors de la réunion du Cercle. En l’occurrence, c’était du lourd : Irène avait fait un séjour en taule ! Bon, elle exagérait un peu mais il était rare qu’elle puisse se faire autant plaisir sur le dos de la Tsarine et elle n’allait pas manquer cette occasion. En plus, elle était sure que le gars de Hamonline allait en rajouter une couche afin de bien faire croustiller l’affaire et la sortir, dorée à souhait, sur son site. Il lui tardait de lire ce que cette information allait devenir une fois « retraitée » par Super Dupont.

Satisfaite de sa prose, elle appuya sur l’icône « envoyer » après avoir signé « Madonna ». Une bonne chose de faite. Elle prit un donuts au chocolat pour fêter ça.

*

Martial et Gérard se retrouvèrent devant l’entrée du radio club F7KKO et hésitèrent un instant à en franchir le seuil. Cette timidité s’expliquait par le fait qu’on ne pénétrait pas comme dans un moulin chez les seigneurs de la radio, particulièrement quand on venait de la bande des 11 mètres. D’ailleurs, Gérard avait fait, avant qu’ils n’entrent :

– Au fait, ce n’est pas nécessaire de préciser qu’on fait de la cibi, ils ne voient pas ça d’un très bon œil… Ce n’est pas pour rien qu’ils nous appellent les « cibistos »

– T’inquiéte pas, je ne dirai rien, fît Martial d’une voix hésitante.

– Dis-voir, tu n’aurais pas un peu levé le coude avant de venir ?

– Heu… Juste ce qu’il faut pour me donner du courage…

– Ha… fais gaffe, alors, ne parle pas et écoute ce qu’ils disent. Je me charge de poser les questions pour les cours et le passage de la licence. On va devoir naviguer à vue…

– D’accord, ne te biles pas, je serai sage comme une image.

Le radio club F7KKO se composait en tout et pour tout d’une grande salle au fond de laquelle était installé ce qui ressemblait à un labo avec des appareils de mesure, ce qui impressionna fort Martial dont l’équipement en la matière se résumait à un appareil de mesure format « morceau de sucre » acheté lors des soldes dans un magasin de bricolage. Pour l’anecdote, l’appareil ne fonctionnait plus depuis qu’il l’avait branché sur le 220 volts afin de le tester : personne ne lui avait dit que la position du commutateur sur « direct courant » n’était pas conseillée pour le secteur. Sans parler de la gueulante qu’avait poussée sa femme lorsque les plombs avaient sautés alors qu’elle regardait le 8500 ème épisode des « feux de l’amour ». Quoi qu’il en soit, les deux visiteurs ne pouvaient de toute façon pas savoir que le matériel du labo était vieux comme Mathusalem et que personne ne s’en servait plus depuis bien longtemps. En fait, c’était le sorcier qui, sous couvert de dons au club, se déchargeait ici de ses rogatons.

L’essentiel de la salle était occupé par une grande table en contreplaqué soutenue par de nombreux tréteaux, et une douzaine de radioamateurs étaient installés autour. Personne ne sembla remarquer l’arrivée des deux visiteurs qui s’assirent le plus discrètement possible sur des chaises posées le long d’un mur, juste sous une carte du monde jaune qui mentionnait les indicatifs de chaque pays en rouge. Le type qui devait être le président était en train de parler :

– Ecoutez, les gars, ce club ne fait rien d’intéressant depuis des mois et des années et il faut que ça cesse, il faut qu’on montre au national que la Haute Sambre n’est pas composée que de nuls ! C’est pour ça que nous avons décidé lors du dernier bureau, de faire l’activation d’un château…

– Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? fît un gros type.

– Ce n’est pas une connerie, Robert, c’est un truc que tout le monde fait sauf nous… On a tout préparé en réunion de bureau et il faut juste qu’il y ait des volontaires pour faire l’activation. Où j’irai moi-même, je le précise !

– Y’aura un casse-croûte ?

– Oui, môssieur F7BOF qui ne pense qu’à son estomac. Et à boire aussi !

– Alors je viendrai mais faudra pas compter sur moi pour causer dans le poste. Je fais que de la CW…

– OK, tu t’occuperas du pique nique…

F7ATB, président de la section, fît le descriptif de l’opération, indiqua le matériel qui serait utilisé et précisa que ça se passerait au Château Foireux, dans l’est du département, le Viconte propriétaire des lieux ayant donné son accord. Un jeune prit alors la parole :

– Moi je veux bien en être aussi mais bon, ce serait peut-être pas mal si on avait un ampli ? Parce qu’aujourd’hui, si tu n’as pas de puissance dans les contests…

– Tu as raison, Arnaud, je pense que F7TU pourrait nous arranger ça … André, les amplis, c’est ta spécialité non ? André ! Tu dors ?

Un vieux type aux cheveux blancs se réveilla en sursaut et fît :

– Non non, pas de problème, je réfléchissais… J’ai un ampli home made qui sort dans les 500 watts, une merveille avec des 811. Il faut juste que je lui fasse une petite révision car il n’a pas tourné depuis longtemps. Mais bon, je vous garantis  qu’il va péter le feu !

Bon, parfait, tout marche donc comme sur des roulettes…

La réunion se poursuivit pendant encore une demi heure, quelques sujets auxquels les deux visiteurs ne comprirent rien furent évoqués – notamment des histoires de réseau packet – puis F7ATB mit fin à la séance et proposa de boire un coup pour finir la réunion, ce qui fût approuvé à l’unanimité. Gérard poussa Martial du coude et lui dit :

– Ha, enfin, on va pouvoir discuter avec eux. Tu fais gaffe à ce que tu dis, hein ?

– Ne t’inquiètes pas, bon sang, je sais tenir ma langue !

*

Des petits groupes s’étaient formés autour de la table et les deux visiteurs tournaient autour, espérant être incorporés dans une des conversations. Mais ce ne fût pas le cas, certains les saluant d’un mouvement de menton distrait sans aller plus loin. Ils se servirent un verre de cidre et prirent un morceau de gâteau puis se regardèrent et Gérard fit :

-Ben dis-donc, ils ne sont pas très accueillants, les radioamateurs ! J’ai l’impression d’être transparent…

-Ouais, en plus je ne comprends rien à ce qu’ils racontent… M’est avis que ce n’est pas gagné pour avoir des cours !

A ce moment, le vieux qui s’occupait des amplis s’approcha d’eux avec un sourire et fît :

– Ben alors, Rémi, tu ne trinques plus avec F7TU ?

– Heu…. Je m’appelle Gérard…

– Ha bon ? Vous n’êtes pas F7UG ?

– Non, désolé…

Gérard avait levé son verre pour trinquer avec le vieux mais ce dernier était déjà reparti et Martial fît :

– Bon, ben je crois qu’on en a assez vu… On ferait mieux de se casser…

Ils se dirigèrent vers la porte d’entrée – en l’occurrence la porte de sortie – et passèrent près d’un petit groupe où un gars disait avec une forte voix :

– Je l’ai dit au président : moi vivant, pas un seul cibistos ne pénètrera dans ce club ! Merde alors, ce sont des nuls et…

Une fois dehors, Martial alluma une cigarette à Gérard et dit :

– Et ben, « si tous les gars du monde et compagnie »… C’est pas la peine de revenir ici, j’ai bien compris qu’ils ne veulent pas de nous.

– Oui. Je ne sais pas si tu te rends compte, mais pas un seul gus nous à dit bonjour. C’est incroyable, non ?

– Pffff… Quelle bande de cons ! Je crois que je vais rester cibistos à vie.

– Moi pareil… On va aller boire un coup pour oublier ça, il y a un bar sympa du côté de la gare. Ha ! Tu m’en reparleras, des radioamateurs !

Ils s’éloignèrent dans la nuit. Le brouillard était en train de tomber et formait un curieux halo autour des lampadaires, on aurait dit une affiche de film pour une enquête du commissaire Maigret.

*