CHAPITRE VII

La première réunion du « Cercle de Défense du Radioamateurisme », le CDR pour faire simple, eût lieu un jeudi soir à vingt heures trente. Les protagonistes se connectèrent tous sur SPIPE, le système de « chat » bien connu, et tapèrent les identifiants qu’ils avaient reçus par mail afin d’accéder à un salon privé nommé « Ravachol ».

Raoul vit les pseudos s’afficher les uns après les autres et devina rapidement qui se cachait derrière. Il y avait « Madonna » qui correspondait certainement à Martha, « Super Dupont » qui devait être le gars de Hamonline et « Trotsky » qui était le président du ROA. Pour sa part, il avait choisi un nom de guerre qui, trouvait-il, sonnait bien : « Raspoutine ».

Il ajusta le son de son PC et souhaita la bienvenue à tous :

– Bonjour mes amis, et merci d’être présents. Comme vous le savez, l’objectif de notre « cercle » est de sauver le radioamateurisme national qui va, hélas, bien mal ! La cause en est pour l’essentiel l’ANAR qui est une vraie pétaudière… Et la nouvelle présidente n’a rien arrangé, je pense que vous êtes tous d’accord avec moi ?

Madonna : tout est de sa faute ! C’est un dictateur qui n’en fait qu’à sa tête, elle n’écoute personne et passe son temps à violer les statuts ! J’en suis malade…

Super Dupont : je suis bien d’accord ! D’ailleurs, vous avez vu comment je la soigne sur mon site ? On ne se prive pas de l’allumer, elle et sa clique. Et ce n’est pas fini !

Trotsky : il faut quand même reconnaître que sa situation n’est pas toujours facile… Mais bon, c’est vrai que l’ANAR ne fait pas grand chose…

Raspoutine : ce que dit Trostsky n’est pas faux, mais ce n’est pas parce que le contexte est difficile qu’il faut excuser l’immobilisme de la présidente et de sa clique. D’ailleurs, je souhaite ici saluer le très bon travail réalisé par le ROA qui démontre par l’exemple qu’il y a toujours quelque chose à faire, même quand la situation est délicate… Au fait, tu as reçu mon adhésion, Trostsky ?

Trotsky : oui oui, c’est bien arrivé. Tu vas recevoir ta carte de membre sous peu, le trésorier s’en occupe.

Madonna : puisque vous parlez de ça, je vous redis qu’il ne faut surtout pas que quelqu’un sache que je suis aussi au ROA ! Vu ma position à l’ANAR, certains en profiteraient pour me tirer dans les pattes…

Trotsky : pas de problème, ne t’inquiètes pas, on restera très discrets là dessus.

Super Dupont : bon, c’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait ? Si ça vous intéresse, j’ai quelques photos montage sur Irène et on pourrait accélérer la campagne de « sensibilisation » des indécis… La première, c’est Irène déguisée en pom pom girl qui fait la danse du ventre dans le bureau de Saint-Cévé… Avec, comme légende « ultime tentative de l’ANAR pour obtenir des avancées » !

Madonna : ha ha ha ! Excellent !

Trotsky : heu…. C’est pas un peu trop là ?

Raspoutine : C’est effectivement très drôle mais je suis d’accord avec Trotsky, il ne faut pas trop en faire sinon on ne va pas être crédibles. Par contre, il est indispensable que Super Dupont maintienne la pression sur l’ANAR, en gros, il faudrait qu’un ou deux trucs sortent chaque semaine. Qu’il ne se passe pas une semaine sans qu’une histoire leur pète à la gueule…

Madonna : pour ça, pas de problème, j’en ai une pleine caisse, des histoires foireuses et des magouilles ! Et qui ne demandent qu’à sortir !

Super Dupont : parfait, tu me les fais passer par mail et je mettrai ça en musique ! On va rigoler !

Trotsky : bien… Mais on va où, avec tout ça, c’est quoi l’objectif final ? Raspoutine, tu as parlé d’un projet…

Raoul ne répondit pas tout de suite afin de bien réfléchir à ce qu’il allait dire. Tout révéler maintenant risquait d’effaroucher les plus timide et mieux valait les amener petit à petit vers ce qu’il souhaitait. Il fît :

– Hé bien, je dois dire que tout n’est pas encore finalisé dans ma tête… Je vois en fait une opération qui se déroulera en plusieurs étapes. La première, c’est de mettre l’ANAR en quasi faillite. Pour ça, il faut les pilonner sans cesse via le site de Super Dupont afin d’inciter les membres à foutre le camp. L’assèchement financier consécutif ne tardera pas à produire ses effets je pense.

Trotsky : OK, je comprends mais je ne vois pas ce que le ROA a à faire dans cette… affaire ?

– Raspoutine : au contraire ! Il faut que, concomitamment au naufrage de l’ANAR, émerge un ROA plus fort ! Il faut donc que tu accélères les réformes de ton association afin que ceux qui foutront le camp de l’ANAR aillent directement au ROA sans se poser de question. Là aussi, Hamonline aura un rôle important à jouer en mettant en valeur tes initiatives…

Super Dupont : C’est déjà ce qu’on fait ! Sauf qu’on réagit aux initiatives du ROA alors qu’il serait plus efficace d’anticiper… Si tu me fais passer tes infos en avant première, je pourrai faire mousser l’affaire comme il faut. L’idéal serait d’ailleurs de pouvoir coupler en même temps un article qui dézingue l’ANAR et un article qui valorise le ROA. Avec ça, si les gars ne comprennent pas…

Un silence se fît, chacun mesurant les conséquences possibles de cette alliance. F7LUK finit par demander, plus pour faire diversion que par souci propre :

– Je me demande quelle va être la réaction de l’Anarthon ?

Raspoutine : pfffff… Aucune importance, c’est des glands qui ne pèsent rien… On voit ce que ça a donné, leurs grandes idées démocratiques et tout le bastringue… Je me demande même si ils ne sont pas plus ou moins manœuvrés par la Tsarine. D’ailleurs, il suffirait que Hamonline ne parle plus d’eux et ils seraient finis. Déjà qu’ils ne pèsent pas grand chose…

Super Dupont : Oui, j’y ai déjà pensé. J’ai laissé filer jusqu’à présent car je croyais que ça pouvait gêner la Tsarine. Alors que si ça se trouve, ils sont de mèche… On va faire ça à partir de maintenant, black out complet sur l’Anarthon ! Et ce n’est pas avec leurs petits sites d’amateurs  qu’ils vont se faire entendre ! Coulé l’Anarthon !

Madonna : Ha ha ha ! Bonne idée, il faut museler ces nuls… Mais ne pas oublier que l’objectif principal est de virer Irène !

Raspoutine : justement, j’ai pensé à un truc qui pourrait être notre ligne de conduite stratégique : nous présenter officiellement comme des réformateurs, ça fait toujours bien et ça ne mange pas de pain, mais utiliser en sous main tous les leviers possibles pour que rien ne bouge… Comme ça, on est gagnants sur tous les tableaux et Irène perdante du même coup !

Madonna : alors là, avec les statuts bétonnés de l’ANAR, ça va être du gâteau !

Les autres acquiescèrent à cette idée et ils échangèrent sur des généralités touchant au monde radioamateur pendant quelques minutes. La première réunion du Cercle fût ensuite clôturée par Raoul après avoir fixé une date pour la suivante, séance qui serait consacrée à mesurer l’impact des mesures prises ce jour.

Raoul coupa la connexion et soupira d’aise en pensant qu’il les avait tous bien à sa main. Moralement il se frottait les paluches et, comme sa femme était déjà couchée, il s’autorisa un petit cognac pour célébrer cette première victoire.

Martha, en se servant un thé, sourit également de satisfaction, elle sentait que son destin de « présidentiable » avait enfin trouvé la bonne carburation. Il suffirait de manœuvrer comme il le fallait et elle prendrait sa propre direction lorsque le moment serait venu. Notamment par rapport à Raoul qu’elle ne « sentait » pas très bien, ce type avait manifestement une idée derrière le crâne mais elle ne voyait pas trop laquelle et elle n’aimait pas ça.

Jacques-Marie était pour sa part très satisfait : son importance en tant qu’organe d’opinion était enfin reconnue et ça ne faisait que commencer ! Tout le monde l’avait critiqué dans le temps mais cette époque était révolue et c’est lui qui, désormais, donnait le tempo du petit monde radioamateur. Putain ! ça faisait du bien.

Mario était le seul à être embêté par cette histoire. Marcher dans la combine pouvait bien sûr avoir des effets positifs sur son association, particulièrement en terme d’augmentation des effectifs, mais à quel prix ? Le ROA était certes dès l’origine en opposition avec l’ANAR – d’où son nom de Regroupement des Opposants à l’ANAR – mais cette époque était terminée depuis pas mal d’années, et reprendre les hostilités, même de façon discrète, le gênait aux entournures. Il trouvait aussi que ce « complot » cadrait mal avec la pureté « éthique » qu’il avait réussi à imposer à ses troupes, et il se rendait également compte qu’il n’avait pas pris l’attache de son bureau avant de s’engager. Il allait bien sûr le faire mais il pressentait que la réunion serait animée. De plus, pourquoi se le cacher, il était évident qu’il n’avait qu’une confiance assez limitée dans certains membres de cette conspiration dont l’objectif restait finalement assez obscur. Et même de tous les membres de ce cercle, s’il voulait être objectif une minute. Et merde ! Il se servit une vodka pour penser à autre chose. Par exemple à la réunion avec De Saint-Cévé, sa préparation n’avançant pas des masses alors que l’échéance approchait rapidement.

*

Loin de toutes ces histoires qu’il ne pouvait même pas soupçonner, Martial faisait un peu la gueule et Gégé ne savait trop comment le dérider, hormis en lui remplissant son verre de bière, ce qu’il faisait d’ailleurs avec une régularité de métronome depuis le début de l’après midi. Sans grand effet d’ailleurs sinon que Martial bafouillait de plus en plus fréquemment tout en ressassant la même histoire :

– Tu vois Gégé, c’est ma femme qui à raison, je ne suis qu’une merde… Ce putain de bouquin pour devenir radioamateur, j’y comprends que dalle. Quant à l’apprendre par cœur, c’est même pas la peine d’y songer, la mémoire ça n’a jamais été mon fort. J’suis vraiment un raté !

– Mais non, Martial, on est tous dans le même cas ! Tu crois que j’y comprends quelque chose à toutes ces conneries ? J’ai passé quinze jours sur la loi de Lenz et je ne saurais même pas te dire à quoi ça sert… Et je te passe les circuits RLC, il n’y a que le nom dont j’arrive à me souvenir… Même le sens du courant, je ne sais jamais si c’est du plus vers le moins ou le contraire. En plus, pour ce que ça doit servir…

– On est mal barrés pour devenir radioamateurs, moi je te le dis.

– Si on s’y colle sans être aidés, c’est sûr !

Ils regardèrent un moment la pluie tomber dans la rue, le temps était exécrable depuis quelques jours et, de façon remarquable, à l’unisson de leur moral.

– Remarque, fît Gégé, il y a peut être une solution…

– Ha ?

– Il y a un radio club à Saint Locdu, F7KKO je crois… Ils se réunissent le premier vendredi de chaque mois, c’est à dire après demain. On pourrait y aller ensemble, peut-être qu’ils filent des cours ou quelque chose comme ça ? En plus, ça nous ferait connaître du monde… On se placerait, en quelque sorte.

Une petite étincelle d’espoir s’alluma dans l’oeil de Martial :

– C’est une bonne idée, dis-donc, tu aurais pu l’avoir un peu plus tôt ! Ca nous aurait évité de nous morfondre comme des glands depuis le début de l’après midi ! En plus il paraît que les radioamateurs sont vachement sympas. « Si tous les gars du monde… » et tout le bastringue… Ils vont être ravis de nous filer un coup de main si ça se trouve ! Ouais, c’est ce qu’on va faire, on va y aller ! C’est où, au fait ?

– Je ne sais pas trop, du côté de l’avenue du Général Kiffuit-Desburnes je crois… On trouvera bien, c’est à vingt heures trente.

La morosité ambiante avait été balayée d’un coup par la suggestion de Gérard, une solution s’était faite jour et les portes du radioamateurisme étaient de nouveau grande ouvertes devant eux.

-On va fêter ça pas plus tard que tout de suite ! Sers-moi donc une autre bière. Et si t’avais un peu de sauciflard pour éponger la bibine…

Ils trinquèrent à l’avenir car il ne faisait plus aucun doute qu’avec l’appui des types du radio club, ils seraient bientôt radioamateurs. Enfin la gloire !

Martial, vu son état d’ébriété avancée, jugea plus prudent d’accepter l’invitation à dîner de Gérard et, de la sorte, couper aux criailleries que sa femme ne manquerait pas de pousser en le voyant rentrer bourré.

*