CHAPITRE VI

Martial Kléber était aux anges, c’était le moins qu’on puisse dire. Sa visite chez son copain avait été fructueuse et il en avait ramené, outre un manuel pour préparer la licence, un Midland 2001 pour faire du 27 Mhz et un récepteur « Satellit » de chez Grundig avec lequel il allait pouvoir écouter les radioamateurs. Il avait installé son « shack », c’est comme ça qu’il fallait dire, dans son garage où il avait disposé une planche en bois sur des tréteaux, et il se sentait comme un roi dans son nouvel univers. Il ne manquait plus qu’un ordinateur pour que sa félicité soit complète mais il y avait sûrement une possibilité de relier le shack à internet. Jason, son fils, n’avait-il d’ailleurs pas parlé de WiFi ? L’installation d’une antenne pour le récepteur avait été plus délicate car la mère voyait d’un mauvais œil cette nouvelle lubie, elle pressentait que ça allait coûter du fric et que le temps affecté à la recherche d’un boulot allait être inversement proportionnel à celui passé dans le « sac », c’est comme ça qu’elle disait. Elle avait tenté de s’opposer à la mise en place de cette antenne en arguant du fait que celle qu’il avait déjà fixée sur l’apprenti suffirait bien.

– Je te le répète pour la centième fois : la petite antenne, c’est pour discuter avec Gérard, et la grande c’est pour les radioamateurs ! T’es bouchée ou quoi ?

Elle avait maugréé que, radioamateurs ou pas, ce nouveau truc risquait d’attirer la foudre et qu’ils avaient suffisamment de problèmes comme ça pour se passer de cette nouvelle connerie.

Elle avait ajouté, en désespoir de cause :

– Je te préviens, Martial, cette histoire va nous attirer des ennuis ! Tout ce qui vient de ton copain Gérard se termine toujours mal ! C’est un sale con !

– Au lieu de raconter des âneries, tu ferais mieux de tenir l’échelle…

Elle avait fini par accepter de l’aider car elle sentait que, pour une fois, Martial ne reculerait pas, et elle n’avait pas envie de le retrouver par terre, à moitié mort ou bien paralysé, elle avait déjà suffisamment à faire pour ne pas s’encombrer en prime d’un invalide…

Martial était passé sur le toit de la baraque en félant quelques tuiles au passage, puis avait disposé le crochet du dipôle en haut du mat qui supportait l’antenne télé. Un peu de scotch pour faire tenir le coax – encore un mot nouveau qu’il aimait bien – le long du tube, et il avait attaqué la descente de l’échelle en flageolant des genoux pendant que sa femme le houspillait :

– Mais c’est pas possible, à ton âge, faire des bêtises pareilles !

– C’est bon, c’est bon, tu vois bien que je suis toujours vivant !

Il avait ensuite fixé les bouts des brins rayonnants comme il le pouvait, dans la haie de tuyas d’un côté et dans un cerisier de l’autre. Etait enfin venu le moment de brancher l’antenne sur le récepteur de trafic. Il avait commencé par renvoyer sa femme dans la baraque et elle s’était éloignée d’un air méfiant, subbodorant que quelque chose de pas très net était en train de se préparer. Il s’était ensuite servi un verre de vin pour se remettre de ses émotions et avait allume le Midland sur le canal convenu :

Tu me copie Gégé ?

– Oui, santiago 9, ça marche bien dis-donc… Bréko…

– Bréko… Bon, j’ai mis l’antenne pour les radioamateurs et j’ai tout branché… Je fais quoi maintenant ? Heu… Bréko.

Bon, à cette heure-ci, vas sur 7.050 et regarde un peu autour de cette fréquence… Y’a des gars qui causent en français… Bréko

– Bréko… Alors…. 7.050, voilà, j’y suis… Ha ! J’entends un gars… Bon sang, il arrive fort et il est à… merde, j’ai pas compris ! Bréko.

– Ouais, tu n’es pas très bien callé sur la fréquence… Regardes le bouton marqué « RIT » et joue un peu dessus pour affiner la réception… Bréko… Au fait, on ne dit « Bréko » qu’à la fin du passage, pas au début !

– Ha bon… D’accord… Alors, RIT…. Ha ! C’est mieux, le gars est…. Bon sang, il est au moins à 500 bornes d’ici et il arrive aussi fort que toi ! Bréko.

– Normal, c’est ça le décamétrique… Faudra que t’écoutes le soir autour de 3.620, y’a des gars qui arrivent vachement fort…

Jason fît alors irruption dans le garage :

– Dis-donc, c’est quoi ce bordel, on voit plus la télé !

– Putain, tu ne vois pas que je parle à Gégé ! Merde, tu pourrais être un peu plus poli ! Bon Gégé, je te laisse, y’a quelque chose qui ne va pas avec la télé, faut que j’aille voir… Bréko.

– OK, je reste en veille…

Martial suivit son fils dans le salon et demanda à sa femme :

-Bon, qu’est-ce qui ne va pas ? Elle marche très bien cette télé !

– Oui, je ne comprends pas, tout à l’heure l’image était brouillée et on entendait un truc bizarre dedans…

– Bon, en attendant c’est passé, ça devait être la chaîne qui merdait, ça leur arrive souvent…

– Ce ne serait pas ta radio qui mettrait le boxon ? fît Jason, parce que c’est justement pendant que tu étais dans le garage que ça c’est mis à merder… même que j’ai cru reconnaître ta voix !

La mère leva les bras au ciel :

– Je te l’avais bien dit que c’était une idée à la con ! Si tu nous fais encore des ennuis avec les voisins … Déjà qu’avec l’histoire du chien qu’ils ont dû faire piquer à cause de toi… je te préviens !

– Et puis quoi, encore ? Mon petit émetteur de rien du tout qui brouillerait celui de la télé ? Ha ha ha ! C’est la meilleure… Vous êtes vraiment nuls ! Et toi, fît-il en montrant Jason du doigt, tu ferais mieux de faire tes devoirs plutôt que de raconter des conneries. Parce que ce n’est pas avec les notes que tu as que tu seras ingénieur, moi je te le dis !

Pffff… Et c’est lui qui me file des leçons !

Martial était reparti dans son shack un peu mal à l’aise, il sentait au fond de lui que le gamin n’avait pas entièrement tort même si il ne voyait pas comment cette histoire de brouillage était possible. Sans doute que Gérard allait le renseigner.

*

Après l’exaltation des premiers jours étaient venues les premières difficultés. D’abord cette histoire de brouillage télé et, sur ce point, Gérard avait été formel : ça venait bien de sa cibi. Mais bon, il allait se renseigner, il devait bien y avoir une solution à ce problème. Ensuite, il avait un soir ouvert le livre de préparation à la licence tout en écoutant des radioamateurs sur le 80 mètres et force était de reconnaître que l’affaire était moins simple qu’il n’y paraissait de prime abord. La partie réglementation le faisait bailler dès la première page et il avait beau enquiller les verres de blanc pour se donner du courage, il perdait sa concentration au bout de quelques lignes… Quant à la partie technique, c’est bien simple, il avait l’impression de lire du chinois. La loi d’Ohm… Qu’est-ce que c’était que cette connerie… U=RxI par exemple. Bon, c’était assez facile à retenir mais ça voulait dire quoi ? Du coup, il reposait le bouquin et écoutait les radioamateurs. Il allait falloir qu’il en parle à Gérard, il devait bien y avoir une solution ? Il fallait qu’il y ait une solution !

*

Vincent commençait à en avoir un peu marre de l’Anarthon, il venait d’ailleurs d’avoir une longue conversation téléphonique avec Antoine qui pensait finalement la même chose que lui. Les nouvelles en provenance de l’ANAR n’étaient en effet pas très encourageantes et les réformes traînaient en longueur. Les raisons en étaient assez évidentes et, si réforme il y avait, il était désormais clair qu’elle se ferait dans la durée mais aussi aux forceps. En attendant, l’Anarthon avait fait ce qu’il pouvait et ni Vincent, ni Antoine, ne voyaient quoi faire de plus pour forcer un peu les choses. D’une certaine façon, le train de la réforme était sur les rails et il ne s’arrêterait pas. Seule sa destination restait mystérieuse et, à moins d’être un devin, personne ne savait ce qu’il adviendrait au final : il y avait beaucoup trop de facteurs en jeux, et les plus obscurs n’étaient pas les moins importants. Quand même, il était rageant de constater que dans ce pays, tous les éléments négatifs possibles étaient réunis pour empêcher le développement du radioamateurisme, c’était même un tour de force que peu d’autres nations devaient connaître… Une administration qui s’en foutait, une association nationale aux mains de passéistes qui ne militaient que pour leur propre sinécure et une pseudo opposition composée d’anonymes qui étaient les premiers à brailler mais les derniers à agir. Touillez tout ça et vous obteniez une situation merdique à souhait…

Une chose était sûre, c’est que l’Anarthon tirerait ses dernières cartouches un peu avant la prochaine assemblée générale de l’ANAR et puis basta, chacun ferait bien ce qu’il voudrait. Au moins, les gars du collectif auraient la conscience tranquille, ils auraient fait quelque chose de concret et de positif pour le radioamateurisme. Et que les autres aillent se faire foutre.

*

Hubert De Saint Cévé était en train de mettre la dernière main à une note de synthèse destinée à son grand chef, et il raturait rageusement certains de ses propos afin de les remplacer par des termes plus acerbes. Sa froide colère était provoquée par l’initiative de cet hurluberlu de radioamateur qui s’était permis d’écrire à son député afin de se plaindre de l’administration. De lui, en fait et c’était insupportable. Mais où allait-on si des individus lambda se permettaient d’actionner le levier de l’action politique ! Et que faisait l’ANAR ? Il allait rapidement téléphoner à sa présidente et lui dire sa façon de penser… D’ailleurs, qu’avait-elle d’autre à faire que de tenir ses troupes ? Pourquoi croyait-elle qu’il la prenait régulièrement au téléphone ? Pour ses beaux yeux ?

Il reprit la correction de son mémo, furieux d’avoir à se justifier devant des politiques. Ceci étant, il excellait dans l’art de les enfumer, exercice d’autant plus facile que sa hiérarchie n’y comprenait strictement rien et qu’il suffisait de mettre des éléments techniques un peu abscons dans l’argumentaire pour qu’ils classent l’affaire… au panier.

Quand même, il ne digérait pas l’initiative de cet olibrius, d’autant que son initiative pouvait faire école et le mettre, lui, en difficulté. Et il n’en était pas question, si près de la retraite qu’il était.

*