Chapitre V

Raoul savourait une poire Williams que sa femme venait de lui verser à l’issue du repas, c’était le seul vice qu’il se tolérait une fois par semaine car sa santé était pour le moins compromise par tout un tas de cochonneries qui circulaient dans son sang, restes accusateurs d’une vie militaire où les abus de boissons alcoolisées avaient succédés aux excès de la vie de garnison. Il regardait, l’œil mi-clos, une émission de variété dominicale, un truc plein de paillettes servi tiède par un animateur vieillissant qui trouvait tout le monde formidable, à se demander si ce type vivait sur la lune…

L’avantage du côté insipide de l’émission lui permettait de réfléchir tranquillement à ses affaires, ou plutôt à l’affaire qui l’occupait depuis pas mal de temps. Sa colère était passée mais il n’avait rien oublié, bon sang, tout était encore gravé dans son cerveau comme si ça s’était passé hier. On avait osé le jeter, lui ! Tous ces petits cons qui ne connaissaient rien à rien avaient fait bloc pour lui barrer un chemin qui s’offrait à lui, de droit qui plus est. Tout ça pour porter à la présidence de la région ce minable qui était toujours accroché à son poste, réélu chaque année qu’il était avec la régularité d’un métronome. Et pour cause ! Il promettait tout aux uns et aux autres, méprisait la technique, faisait le lit des feignants de tous bords qui devenaient radioamateurs comme on achète un paquet de clopes… Quel scandale… Il avait tenté de prévenir le plus haut niveau de l’ANAR en envoyant des lettres anonymes mais rien n’y avait fait, la présidente actuelle semblait même au mieux avec l’équipe régionale en place et il se murmurait que ce connard, quel était son indicatif déjà ? Ha oui, F7BVR… Il se murmurait que ce serait certainement lui le futur président lorsque le vieux déciderait de passer la main… Le pire était qu’il s’était dévoilé – ce qui était contraire à sa ligne de conduite habituelle – devant Irène, la suppliant presque de ne plus soutenir cette équipe de nuls. Il y avait de la sincérité dans sa voix mais elle lui avait ri au nez ! Cette garce s’était foutu de sa gueule… Jamais il n’oublierait ça et il avait décidé de se venger pour laver l’affront. Une gonzesse, en plus !

De penser à cette histoire lui fît monter sa tension et sa femme, qui le connaissait bien, vint rapidement poser une main sur son épaule :

– Calme-toi, Raoul, tu ne peux pas changer le passé ! Dis-toi que ces imbéciles ne te méritaient pas…

– Oui, tu as raison, ils ne me méritaient pas…

Il retrouva son calme en pensant à ses dernières manoeuvres. Tout d’abord, la rencontre avec Martha s’était très bien passée, d’autant mieux qu’ils étaient à peu près sur la même longueur d’onde. Il l’avait flattée et elle avait réagi favorablement au projet qu’il avait concocté, du moins à la partie du projet dont il lui avait parlé. Il avait suffit de remplir son verre de blanc sec avec régularité pour qu’elle s’enthousiasme vers la fin du déjeuner à l’idée de mettre en place ce « cercle » de sauvegarde du radioamateurisme national.

– Tu comprends, Martha, toi seule a la compétence et l’aura suffisante pour donner du sens à notre action…De la crédibilité…

– Oui, je sais bien… Quand même, faire équipe avec Hamonline me gêne un peu…

– Bah ! Ils ne cassent pas trois pattes à un canard mais bon, leur site est sans doute le plus regardé dans le pays et on a besoin de ça pour faire passer nos idées… On les manipulera sans problèmes car ce sont des amateurs… Et on se passera d’eux le moment venu…

– Oui, tu as raison… Je préfère quand même te laisser le soin d’organiser tout ça car il ne faut pas que j’apparaisse de façon trop évidente… Tu feras ça pour moi ?

– Bien sûr, sans problème… Je suis prêt à m’investir fortement pour sauver le radioamateurisme ! En dépit de mes problèmes de santé… Mais bon, si personne ne se dévoue…

– Oui, moi aussi… Je suis prête à me sacrifier.

– Et puis tu sais, quand la présidence de l’ANAR sera de nouveau libre, je pense que tu as toutes tes chances….

– Tu crois ?

– Bien sûr ! Qui d’autre, d’ailleurs ?

Sur ce point, il avait eu du mal à ne pas sourire car il savait parfaitement qui était le « qui d’autre » en question. Et il était le seul à le savoir, cette pauvre Martha serait d’ailleurs tombée de sa chaise si elle avait connu son nom…

Pour l’heure, le pacte avait été rapidement scellé, le dernier argument avancé par Raoul n’étant sans doute pas étranger à l’engagement de Martha, et le serveur avait amené le plateau de fromage. Ils optèrent pour une bonne tranche de Münster au cumin. D’un point de vue opératoire, Raoul allait donc s’occuper de Hamonline pendant que Martha mettrait en place un forum secret sur le net où ils pourraient se retrouver en toute discrétion pour mettre en place leur plan de bataille.

Raoul, toujours gentleman, avait réglé l’adition pendant que Martha rotait discrètement son fromage dans sa serviette, rêvant déjà d’un destin national.

*

Au même moment, Irène était l’invitée d’honneur d’une réunion du LAPS, la Ligue Amateur Pompiers-Soutien. Cette association avait fait des pieds et des mains pendant des années pour s’infiltrer dans le dispositif officiel de secours et les pompiers, de guerre lasse, avaient fini par accepter que des membres du LAPS agitent des panneaux « stop » aux carrefours lorsque la voiture rouge  passait, toutes sirènes hurlantes. Afin d’être reconnus des automobilistes, ils avaient été munis de gilets fluorescents rose et noir fort seyants, et ils arboraient aussi une casquette rouge et jaune où était marqué « Mac Gerball vous l’offre ». Un talkie walkie à la main, ils écoutaient les rapports de leurs collègues postés aux carrefours précédents afin de connaître l’avancée du véhicule de secours et positionner au bon moment le panneau stop pour bloquer la circulation. La mission était fort délicate car les transmissions n’étaient pas toujours très bonnes, et l’audibilité réduite en raison du bruit de la circulation. Quelques menus incidents avaient d’ailleurs émaillé leurs interventions, par exemple le mois précédent :

– Bon, René, où est la bagnole des pompiers ?

– Crrrr….. boulevard du Dr Clystère…. scrouitchhhhh….

– C’est juste à côté mais je les entends pas !

– Scrouitchhhhhh …… Crrrrrr…..

– Hein ? Je te copie pas ! Je mets le panneau stop ?

– Scrouitchhhhhh …… Crrrrrr…..

– Merde, parle plus fort ! J’entends rien ! Breako…

– Scrouitchhhhhh ……  pas de sirène … Crrrrrr…..

– Quoi ? Ils ont pas mis la sirène ?

– Scrouitchhhhhh ……  en panne … Crrrrrr…..

Ha ! C’est pour ça qu’il ne l’entendait pas ! Il avait par contre parfaitement perçu le bruit de la voiture de pompiers se fracassant dans une vitrine après avoir voulu éviter une camionnette qui s’était innocemment engagée dans le carrefour. Il faut d’ailleurs dire à sa décharge qu’elle était prioritaire.

– Ha ben merde ! Ils se sont plantés dans la vitrine du charcutier ! René, faut que t’appele une autre voiture de pompiers, celle-ci est naze, y’a de la fumée qui sort du moteur ! Si ça se trouve, ils vont foutre le feu au quartier !…

Scrouitchhhhhh …… Va voir….  blessés… Crrrrrr…..

– Hein, que j’aille voir s’il y a des blessés ? T’es fou, j’ai peur du sang… Et puis tu me vois en train de faire du bouche à bouche à un moustachu ! J’sus pas un pédé ! En plus, le truc risque d’exploser, je te dis que ça fume !

– Scrouitchhhh…. Crrrrrr….

– Tu fais chier René ! J’entend rien ! Je vais rentrer chez moi, j’en ai plein le cul de ces conneries !

Il avait  fallu que le Président Général du LAPS intervienne personnellement auprès des hautes instances des pompiers afin que ces dernières ne dénoncent pas la convention passée avec son association. Quand même, hormis ces légers détails, les gars du LAPS restaient très fiers de leur appartenance à ce corps d’élite et certains ne quittaient jamais leur belle casquette, il paraît même que le président dormait avec…

*

Irène avait fait un discours comme il le fallait afin de brosser la Ligue dans le sens du poil, elle ne pouvait pas se permettre de perde son soutien car il ne lui en restait plus beaucoup… Elle avait ensuite remis la médaille du « Condensateur d’Honneur » à Honoré Blanzat, vieux radioamateur qui avait introduit l’informatique dans la gestion des interventions du LAPS et écrit le programme en basic qui tournait sur l’Amstrad 6128 qu’il avait donné du même coup à l’association.  Le récipiendaire avait ensuite fait un petit discours de remerciement, hélas rendu incompréhensible en raison des coups de larsen diffusés dans les haut parleurs de la sonorisation par son appareil audidif. Enfin, il y avait eu l’inévitable vin d’honneur où elle avait dû prendre plusieurs coupes de mousseux, ce qui n’allait pas arranger l’état de son estomac qui devenait très délicat depuis qu’elle avait accédé à la présidence de l’ANAR. Il ne manquerait plus qu’elle attrape un ulcère !

Elle avait fini par s’éclipser un peu plus tard afin de regagner la capitale en train. Pendant qu’elle contemplait le paysage qui défilait rapidement le long des vitres de son wagon, elle avait un moment caressé l’idée de démissionner de tout ça, laisser tomber ce combat usant qu’elle menait contre des fantômes qui ne cessaient de déposer des peaux de banane dans ses pas sans qu’elle puisse les anticiper. A qui se fier désormais ? D’un autre côté, elle savait que le fait de démissionner ferait plaisir à Martha qui n’attendait que ça. Et Irène était fermement décidée à ne pas lui donner cette satisfaction, quoi qu’il lui en coûtât.

Tandis qu’un fin crachin commençait à brouiller la vue qu’elle avait de la campagne environnante, elle farfouilla dans son sac à main pour voir s’il ne lui restait pas quelques pastilles Rennie pour l’estomac : le mousseux ne passait vraiment pas.

Un peu plus tard, elle regarda son agenda et vît qu’elle devrait aller en province la semaine suivante pour assister au lancement d’un ballon. Un lancement de ballon ! La première fois qu’elle avait vu ça, elle avait demandé au chef des opérations :

– Bon, une fois que le ballon est parti, qu’est-ce qui se passe ?

– Ben rien, on attend qu’il retombe…

– Ha… Et quoi d’autre ?

– Heu… Des fois, il y a un appareil à bord pour prendre des photos, on le télécommande par VHF mais ça ne marche pas toujours…

– Ha oui… C’est intéressant mais qu’est-ce que vous apprenez avec ça ? De scientifique, je veux dire…

– Hé bien… Compte tenu de l’endroit où il tombe, on sait d’où soufflait le vent…

– Hummm… C’est passionnant…

Encore une journée galère en vue donc, mais bon, étant donné que le prochain lancement se passerait dans le sud du pays, peut-être qu’elle aurait la chance de profiter un peu du soleil ? A moins qu’elle ne réussisse à missionner son secrétaire général pour la représenter… Elle n’y comptait pas trop cependant car Paul fuyait comme la peste toutes les manifestations radioamateur, il ne semblait s’épanouir que dans son bureau, qu’il s’agisse de constituer des dossiers où surfer sur le net pour trouver on ne savait trop quoi. Avec le recul, le fait qu’elle l’ait conservé à son poste lui paraissait étrange, et elle n’aurait su expliquer pourquoi elle avait pris cette décision. Peut-être juste parce qu’il était charmant ?

Note de l’auteur : il est 21h37 ce mardi au moment où j’écris ces lignes qui sont assez méchantes, je l’avoue. C’est parce que je suis de fort mauvaise humeur : je m’apprêtais à regarder deux épisodes de la nouvelle saison de Dr House lorsque j’ai découvert qu’il y avait à la place un putain de match de foot à la mord moi le neutron. Il fallait donc que je passe ma frustration sur quelque chose et c’est le LAPS et les ballons qui en ont fait les frais. J’espère être plus gentil demain. Encore que…

*

Toujours au même moment, Mario, le président du ROA, était confronté à un terrible cas de conscience. Il avait en effet reçu un coup de fil d’un certain Raoul en début de journée et il était maintenant aux prises avec le dilemme suivant : maintenir la pureté éthique de son association qui resterait petite mais neutre, ou bien rejoindre le complot fomenté par Raoul et devenir une association comme les autres, plus importante à terme, sans doute, mais pour quoi faire ? Surtout, il y aurait un prix à payer car l’addition finissait toujours par arriver, il avait pu le vérifier moult fois. Merde, il avait bien besoin de cette histoire ! Et sa rencontre avec Hubert de Saint-Cévé qui n’était toujours pas préparée… Il faut dire que depuis le coup de fil de Raoul, il n’avait plus trop la tête à ça. En attendant, l’idée de faire cause commune avec Hamonline le gênait un peu aux entournures, c’est vrai que ce site était plutôt sympa avec le ROA mais bon, il y avait quand même quelques trucs qui coiçaient… Il se servit une nouvelle vodka pour faire passer une migraine naissante et remit à plus tard toute forme de décision. Prudent, il n’avait encore rien promis à Raoul et avait tacitement obtenu un délai de réflexion.

Il éteignit son ordinateur et appela sa femme :

– Dis-donc, chérie, tu ne voudrais pas me masser les tempes ? Je sens une migraine arriver au grand galop…

*