Chapitre 16

– Ici Canadair 3. La cible entre dans la rue, je répète, la cible entre dans la rue. Terminé.

La voix de l’opérateur était montée dans les aigus à en fêler la membrane du haut parleur, ce qui avait fini de mettre à vif les nerfs de Martial. Il s’épongea le front une dernière fois et remis l’œil contre la lunette de visée, essayant de prendre dans la mire l’Opel Vectra le plus tôt possible afin d’ajuster sa visée.

– Elle arrive Coyote, elle arrive ! Terminé.

– Mais il ne peut pas se taire, ce con ! Il m’a fait sursauter…

De fait, le sursaut en question avait fait dévier le canon et lorsque Martial l’eût remis dans l’axe, ce fût pour tomber en plein sur la cible pilotée par le vieux birbe.

– Cette fois, on y est…

Martial ne devait pas rater, il voyait très bien la voiture qui, par un heureux hasard, avançait assez lentement. Encore quelques dizaines de mètres et ce serait bon pensa-t-il en appuyant légèrement sur la gâchette. Il compta mentalement trois… deux… et appuya fermement en comptant « un ».

Le coup partit avec un petit bruit qui n’était pas sans rappeler celui que faisaient les armes dans « Les tontons flingueurs ».

*

– Attention au chien ! fît Irène en voyant un canidé en train de débouler sur la chaussée. Hector ne fît ni une, ni deux et écrasa à mort la pédale du frein. Il se produisit alors une série d’évènements qu’il convient de visionner au ralenti afin de prendre la juste mesure de leur enchaînement .

Tout d’abord, la vitrine de l’épicerie explosa littéralement, déversant une pluie de bouts de verre sur l’étalage et sur le trottoir pendant qu’Hector s’écrasait le nez sur le volant – il ne mettait jamais sa ceinture de sécurité qui comprimait par trop sa bedaine proéminente.

Quelques millisecondes plus tard, l’Opel Vectra fît un bond en avant, le coffre raccourci de quelques centimètres pour avoir été percuté par un Lada Niva dont le radiateur crevé se mit à laisser fuser un nuage de vapeur.

Une légère accalmie venait à peine de s’installer que Hassan Céef sortit en hurlant de son épicerie, le 22 long rifle entre les mains, puis se mit à tirer sur cette mystérieuse BMW qui était à n’en pas douter à l’origine de cette fantasia. « Non au racket ! braillait-il, non au racket ! ».

La première balle traversa le pare brise et alla se loger dans l’épaule de Martha  pendant que la seconde allait faire quelques dégâts du côté du moteur après avoir traversé la calandre.

Martha hurlait dans la BMW en faisant un point de compression sur son épaule : « je suis touchée ! Je vais mourir ! » pendant que Jacques-Marie entrouvrait sa portière pour se glisser par terre. Il psalmodiait sans s’en rendre compte :

– Putain de moine, une bagnole pratiquement neuve qui m’a coûté la peau des fesses… Putain de moine…. ».

Hassan Céef, de son côté, s’était arrêté sur le trottoir le fusil pendant au bout d’un bras, surpris qu’il était de ne pas avoir essuyé à son tour quelques coups de feu. Il y avait quelque chose de pas normal dans cette histoire, peut-être étais-ce l’un des occupants du Niva rouge qui filait en zigzaguant sur la chaussée pendant que l’autre parlait dans un appareil avec une antenne chromée ? Où bien étais-ce cette femme distinguée bien qu’un peu secouée qui sortait légèrement groggy de l’Opel Vectra ? Hassan ne savait plus du coup sur quel pied danser. Il aperçut alors, sur une butte de terre située en face de sa boutique, deux types en train de la dévaler et il était clair que l’un d’eux tenait un fusil. Il épaula le 22 long rifle et, sans plus réfléchir, se mit à vider le chargeur dans leur direction.

*

« Ici canadair 1. L’affaire a foiré. Je répète, l’affaire a foiré… »

Raoul regarda Paul en roulant des yeux inquiets :

– Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Bon sang… Keski s’est passé !

Il appuya sur le bouton poussoir du Talkie walkie :

– Canadair 1 ici Zeus. Kesse qui se passe bon Dieu ? Terminé.

– Ici Canadair 3, je ne sais pas mais je viens de voir passer Tonio qui courrait comme un dératé… Je suis en train de m’approcher… On dirait… Merde ! Il y a eu un accident… Le Niva est rentré dans le cul de la Vectra… Et il y a un type avec un fusil sur le trottoir… Bon sang, j’en vois un autre qui rampe par terre pour s’éloigner… et ça gueule dans une BMW…

– Mais c’est quoi ce cirque, fit Raoul. Et la Tsarine, où elle est la Tsarine ?

– Je la vois, elle est en train de sortir de la Vectra… Merde, ça recommence à tirer, je me tire… Heu, terminé.

Raoul avait entendu les détonations dans le haut parleur et transpirait maintenant à grosses goûtes, il n’arrivait plus à coordonner ses pensées. Il finit quand même par repasser le Talkie en émission :

– Coyote, keski se passe ? Vous êtes où ? Merde !

Pas de réponse, seuls les parasites vinrent alimenter son angoisse.

Paul le regarda un moment puis dit en hochant la tête :

– Je te félicite, Raoul, vraiment ! Et bravo pour le plan et les « professionnels » que tu as mis sur le coup… Bon, écoute, je me tire et je ne suis jamais venu, je ne te connais même pas ! Je n’étais pas au courant de ta petite combine minable non plus…

– Mais, mais… je ne comprends pas, tout était calculé pile poil… Je ne comprends pas…

– Et bien, quand tu comprendras, ce n’est pas la peine de venir me raconter ce désastre… On ne se connaît pas !

Paul partit en vitesse, laissant en plan un Raoul accablé qui aurait bien eu besoin d’un verre pour tenter de se remettre les idées en place.

*

Irène allait de surprise en surprise. L’accident, bien sûr, mais qui n’était que moyennement étonnant compte tenu des réflexes du conducteur. Il y avait eu aussi ces coups de feu tirés par ce type sur le trottoir, elle avait juste eu le temps de s’accroupir contre la roue arrière de la voiture en maudissant ce hasard qui lui avait fait croiser le chemin de ce forcené. Mais elle n’était pas au bout de ses surprises, et le fait de voir quelques minutes plus tard Martha sur une civière avec une balle dans le corps avait failli la faire tomber à la renverse. Les infirmiers, arrivés à peu près en même temps que deux fourgons de police, l’avaient rapidement embarquée dans l’ambulance mais Irène s’était promise de la questionner sans ménagement dès que ce serait possible. Enfin, c’est avec étonnement qu’elle s’était aperçu que le véhicule qui avait percuté le sien faisait partie de la LAPS, un étonnement qui s’était mué en stupeur lorsqu’elle avait vu que le conducteur n’était rien moins que le président de cette association. Mais qu’est-ce que Serge faisait là ? Encore sous le choc de l’accident, elle avait du mal à remettre en place les pièces de ce puzzle mais son fameux sixième sens lui murmurait qu’il s’était passé quelque chose de pas ordinaire, et qu’elle était le dénominateur commun de toute cette histoire.

Alors que les flics étaient en train de passer les menottes à un Hassan Céef complètement abasourdi par ce qu’il venait de faire, Irène sortit son téléphone portable et appela Raymond pour qu’il rapplique en vitesse, elle allait avoir quelques mots à lui dire. Il promit qu’il serait là dans cinq minutes et, pour patienter, elle s’approcha d’Hector qui était toujours assis sur son siège :

– Hector, comment allez-vous ? Vous êtes blessé ?

– Non, ça va, j’ai juste le nez qui saigne un peu…

– Il vaudrait mieux que vous sortiez de la voiture, on ne sait jamais, si elle prenait feu…

– Non , je ne peux pas…

– Comment ça, vous êtes coincé ?

– Non… En fait, je me suis juste pissé dessus et je n’ose pas sortir…

– Ha bien… Alors je vous laisse, vous vous débrouillerez avec la police…

– C’est ça, je me débrouillerai avec la police.

La police qui, justement, était en train de s’approcher d’elle.

*

Martial était planqué sous le siège arrière pendant que Gégé conduisait en se réfrénant d’accélérer à fond pour s’éloigner de la zone maudite.

– Mais qu’est-ce qui s’est passé, Martial ? Je n’y comprends rien ! Tu as vu ce merdier ?

– Je n’en sais rien bon sang, j’ai fait mon boulot comme il le fallait, ce n’est pas de ma faute si l’autre vioque a freiné d’un coup ! J’ai bien fait mon boulot, merde !

– Heu, on dirait que ta balle a fracassé la vitrine du magasin… Tu n’aurais pas visé un peu haut ?

– Non non, la balle a dû ricocher… Kesse que j’en sais, moi ? Une chose est sûre, c’est que j’ai fait mon boulot et c’est pas l’autre empaffé de Raoul qui va venir dire le contraire ! Arrêtes nous devant un bistrot, il faut que je boive vite fait un verre de raide…

– Oui oui, j’en ai besoin moi aussi… Quand je pense qu’on s’est fait tirer dessus ! Je n’ai pas rêvé, on s’est bien fait tirer dessus ?

– Oui, et plusieurs fois même… Je n’y comprends rien mais bon, ces histoires de radioamateurs, c’est terminé pour moi ! Ils sont complètement fous !

« Quelle histoire !  fit Gégé, j’en ai encore les genoux qui flageolent. J’espère qu’on n’a rien oublié sur la butte vu qu’on a filé comme des malades… ». Martial fronça les sourcils :

– Merde, je n’ai pas récupéré la douille !

*