CHAPITRE XIII

Le Cercle se réunit comme prévu un samedi soir à vingt et une heures pétantes, tout le monde était ponctuel car Raoul, dans son mail de convocation, avait annoncé qu’il aurait une communication importante à faire. Il avait aussi précisé que deux nouveaux membres seraient présents, « Canadair » pour représenter la LAPS et « Rambo » comme spécialiste.  Sans préciser de quoi, il ne fallait pas effaroucher les timorés éventuels

Raoul vit les pseudos s’afficher rapidement sur son écran et prit le premier la parole :

-Bien, mes amis, je suis particulièrement content de vous voir tous réunis car c’est la première fois que le Cercle est au complet…

Il fît la présentation des deux nouveaux venus aux autres, tout en restant assez vague sur leurs qualifications. Martial était assis bien droit sur sa chaise et avait prévenu le reste de la famille qu’il serait interdit de le déranger, sous quelque prétexte que ce fût, pendant toute la durée de la conférence. Sa femme avait haussé les épaules en entendant le mot « conférence » et son fils avait marmonné un truc incompréhensible où il était question de pochetrons et de radio. Martial n’avait pas relevé mais avait convié Gégé à assister à la réunion, en toute discrétion bien sûr car il se doutait que le « boss » n’aurait pas apprécié cette initiative.

Raoul poursuivit un instant sur les civilités puis entra dans le vif du sujet, insistant lourdement sur le fait que Martha était déjà au courant et parfaitement d’accord avec l’opération projetée. Habitué aux intrigues, il voulait lui forcer la main d’entrée de jeu afin qu’elle ne puisse pas se rétracter ensuite. Son exposé fût assez long et fait sur un rythme suffisamment soutenu pour que personne n’ait la possibilité de l’interrompre. Il termina sur une envolée lyrique ayant trait au fait qu’ils étaient en train de sauver le radioamateurisme national, il ne manquait guère que l’hymne de la Patrie pour que le tableau soit complet, puis écouta ce que les autres membres du Cercle avaient à dire. Il y eut d’abord un « blanc » qui dura un long moment, jusqu’à ce que Jacques-marie s’exclame, comme si il découvrait le plan de Raoul :

– Alors là, tu me troues le fion ! C’est excellent cette idée ! Bon sang ! Tu parles que la Tsarine va le signer le papier, et plutôt deux fois qu’une ! Enfin de l’action, et pas un truc pour mou du genou ! J’en suis, évidemment. Quel dommage que je ne puisse pas en parler sur mon site, là je faisait péter tous les scores d’audience !

– Ha non, pas un mot ! fît Raoul. Et toi martha ? Un avis ?

Cette dernière confirma du bout des lèvres qu’elle approuvait l’opération et les deux nouveaux invités se crurent enfin autorisés à intervenir pour dire qu’ils étaient fin prêts et fiers de contribuer à cette action d’éclat qui allait redonner un nouvel élan au radioamateurisme national. Tout le monde commençait à se féliciter lorsque Raoul demanda :

– Et toi, Mario, tu n’as encore rien dit…

En effet, Mario n’avait rien dit et il n’avait envie que d’une chose : être ailleurs et n’avoir jamais entendu parler de cette histoire. Enlever Irène ! Ces types étaient fous  et il s’en voulait de ne pas s’en être rendu compte plus tôt ! D’un autre côté, il était allé trop loin et les autres n’auraient pas compris qu’il se désengage, d’autant qu’il était désormais au courant de tout. Le cerveau de Mario tournait à cent à l’heure, cherchant désespérément une issue, pendant que Raoul insistait :

– Hé ho ! Mario ! Tu ne m’entends pas ?

« Merde de merde ». Sur une impulsion, Mario prit une feuille de papier posée devant lui et la froissa devant la pastille de son micro casque en disant :

– J’ai ma connexion internet qui merdoie… Scrouitchhhh… Désolé… Scrouitchhhhh…. Je vous recontacte dès que ça remarche…. Scrouitchhhhh.

Il coupa la connexion en tirant sur la fiche du modem pour que ça aille plus vite et se recula sur son siège, le front emperlé de sueur. Bon sang, ces types étaient complètement dingues mais, qu’il le veuille ou non, il avait partie liée avec eux. Il se servit une vodka orange qu’il but d’un trait afin de desserrer l’étau qu’il sentait se refermer sur lui, puis il essaya de clarifier ses idées, si tant est que cela soit possible. Bien sûr, la logique aurait voulu qu’il prévienne Irène mais comment lui raconter cette histoire sans avouer du même coup qu’il en faisait partie ? Comment allait-elle réagir ? Il aurait pu aussi envoyer une lettre anonyme mais bon, cela allait laisser des traces et si jamais l’affaire tournait mal, on risquait de le retrouver, les flics disposant de méthodes incroyables de nos jours… Il suffisait d’ailleurs de regarder les feuilletons télé pour voir qu’à partir d’un poil pubien, ils retrouvaient la première dent de l’arrière grand mère et la couleur de sa gaine. Alors tu parles que l’auteur d’une lettre anonyme… Restait la solution de ne rien dire ni rien faire, et surtout de se mettre tout de suite aux abonnés absents. Il se mit donc à geindre fortement puis, au bout de quelques instants, il alla voir, à moitié courbé en deux et une main posée sur le ventre, sa femme qui regardait un soap à la télé :

– Aïe ! Chérie, je me sens très mal… J’ai une crise et je crois qu’il va falloir que je me fasse opérer d’urgence, ça fait des mois que je repousse mais j’ai trop attendu… Appelle la clinique…

– Mon Dieu ! Tu as une de ces têtes… Je te l’avais bien dit, qu’il ne fallait pas attendre… J’appelle de suite pour que tu puisses entrer dès demain matin. J’espère qu’ils auront de la place…

– Dis-leurs que je suis à l’article de la mort et qu’ils se magnent la rondelle s’ils ne veulent pas avoir mon trépas sur la conscience ! Je vais préparer mon sac et… Non ! Ne réponds pas à ce putain de téléphone ! Et dès demain, tu diras que je suis à l’hosto, que je vais très mal et que je suis injoignable… Dis-leurs que je suis sous respirateur ou ce que tu veux, que j’ai le choléra, et que j’en ai au moins pour un mois.

– Mais à qui tu veux que je dise ça ?

– A ces putains de radioamateurs…

– D’accord… Mais tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? Ce ne sont que quelques calculs biliaires, en fin de compte…

– Ça t’es facile de dire ça, ce n’est pas toi qui souffre le martyre ! Je me demande si tu ne vas pas devoir m’y emmener tout de suite….

Le téléphone se remit à sonner et Mario arracha la prise du mur afin d’arrêter cette sonnerie qui lui vrillait le cerveau pendant que sa femme disait :

– Mais…. Il faudrait peut-être répondre, on ne sait jamais, ça pourrait être important !

– Laisse tomber, je te dis, merde, c’est un radioamateur…

– Comment tu le sais ? Et comment je vais téléphoner à la clinique pour ton rendez-vous maintenant que tu as tout arraché !

– Je les sens à dix kilomètres, ces cons là ! Et pour la clinique, sort la bagnole, on y va tout de suite car je me sens de plus en plus mal. Tu me porteras mon sac demain.

*

Raoul raccrocha d’un air embêté mais pas franchement étonné, il n’y avait pas besoin d’être un devin pour comprendre que Mario venait de se défiler. Heureusement que les autres ne se doutaient de rien, et il allait se dépêcher de les rassurer avant que la fine équipe ne se débande. Il n’aurait plus manqué que ça alors que tout était fin prêt. La défection du président du ROA était certes embêtante mais ne nuisait finalement que peu, voire pas du tout, au bon déroulé de l’opération. Quand même, se barrer comme ça… D’un autre côté, il n’était guère étonné, la plupart des radioamateurs n’avaient rien dans le froc…

Il repris la conversation sur SPIPE d’un air jovial :

– Bon, pas de problème, je viens d’avoir Mario au téléphone et il m’a confirmé qu’il est à fond derrière nous ! C’est juste son modem qui vient de tomber en rade… Récapitulons donc chaque phase de l’opération avec le timing afin que tout soit bien clair pour tout le monde.

La conférence dura fort avant dans la soirée, il n’y avait sans doute pas grand chose de plus à dire mais ils éprouvaient le besoin de rester ensemble histoire de se rassurer les uns les autres.

*

Paul accompagna Irène à la gare où elle devait prendre le train de 7H 50. Le temps était radieux et la température relativement douce pour la saison, suffisamment en tout cas pour qu’elle s’installe à la terrasse du buffet afin de prendre un café avec quelques croissants. Elle connaissait bien les types de l’équipe de Haute Sambre et elle était sûre qu’elle allait enfin passer un bon week end.

« Les problèmes attendront bien mon retour » pensa-t-elle en chaussant ses lunettes de soleil.

*