CHAPITRE XII

Martial Klébert vivait sur un petit nuage depuis l’appel de Raoul, les appels même car ils avaient eu plusieurs conversations téléphoniques avant que Raoul ne vienne chez lui pour finaliser les détails de l’opération. Il était indéniable que l’homme portait beau, on voyait que c’était un ancien militaire de la coloniale, sec comme un coup de trique hormis une bedaine caractéristique des états pré-cyrotiques. Même la femme de Martial avait été impressionnée par la classe du visiteur et avait eu un comportement assez amène vis à vis de lui, ce qui ne lui arrivait pas très souvent. Par exemple, lorsque Gégé débarquait dans la maisonnée, elle faisait ostensiblement la tête. Elle n’avait bien sûr pas été mise dans la confidence sur l’opération en cours et l’essentiel des débats s’était tenu dans le garage, dans le shack plutôt, où Raoul avait un peu tiqué sur le matériel cibi et le soudage des PL qui semblait fait avec de la colle. Il s’était dit que l’installation devait rayonner des merdes un peu partout pour le plus grand plaisir du voisinage.

– Tu n’as pas de problèmes avec les télés ? lui avait-il demandé.

– Non, ça brouillait un peu au début mais mon pote Gégé m’a donné un filtre que j’ai mis derrière la télé. Depuis, plus de problèmes.

– Et les voisins ?

– Pfff…. C’est des cons et on ne se parle pas. Et comme ils savent que j’ai une arme, ils la jouent profil bas avec moi !

– Oui, vu comme ça, les choses sont plus simples.

Raoul avait passé un long moment à examiner le fusil que Martial avait extirpé d’une armoire, soigneusement emballée dans du papier huilé afin d’être à l’abri de l’humidité. C’était un « Brno » à lunette avec bipied, un silencieux pouvant même être installé sur le canon. L’engin l’impressionnait beaucoup et il avait demandé, histoire de dire quelque chose :

– Et c’est précis à quelle distance, cette arme ?

– Trois cent mètres sans problème. J’étais le meilleur tireur de la compagnie ! Ha ! Je peux te dire que j’en ai descendu, des sauvages, avec cet engin… Le snipper, que les copains ils m’appelaient…

Raoul avait hoché la tête puis commencé à téter la bière que martial lui avait remise. Sa connaissance des hommes lui disait que ce gars était le client idéal et il avait décidé d’un coup de lui livrer les détails de l’affaire, il sentait qu’il pouvait lui faire confiance. Martial l’avait écouté attentivement puis avait dit, tout en allumant sa cigarette d’un geste souple : « Je suis ton homme. Par contre, il faudra juste me filer un indicatif, et à Gégé aussi d’ailleurs, sans passer par cet examen à la con. Avec vos relations, ça devrait être possible, non ? C’est tout ce que je demande… ».

Raoul n’avait pas hésité une seconde, d’autant qu’il avait fait sien le principe que les promesses n’engagent que ceux qui y croient :

-Bien sûr, mon vieux, ça ne posera aucun problème…

Ils avaient longuement discutés des détails de l’opération, Martial posait pas mal de bonnes questions , puis ils s’étaient quittés bons amis après avoir descendu quelques canettes, Raoul ayant néanmoins décliné l’invitation à dîner au prétexte des kilomètres qui l’attendaient. Martial attendait depuis lors d’être invité sur SPIPE à la prochaine réunion du Cercle, réunion qui allait décider de la mise en œuvre effective d’une opération dont il était, il fallait bien le dire, un élément essentiel.

En attendant, il lévitait comme le bonze dans « Tintin au Tibet » à l’idée d’être devenu un personnage important chez ces radioamateurs qui l’avaient tant snobé, et il commençait à regarder de près les petites annonces sur les sites spécialisés pour voir quel émetteur récepteur il allait s’acheter dès qu’il aurait obtenu un indicatif, chose qui, aux dires de Raoul, ne poserait aucun problème. Du coup, le poste cibi BLU était devenu une aimable plaisanterie pour gamins qui le faisait ricaner… Quant à l’antenne, il avait dans l’idée que Raoul saurait emporter la décision d’une épouse qui n’était pas insensible au charme de leur nouvel ami.

Néanmoins, la béatitude de Martial était légèrement teintée d’une pointe d’inquiétude. Car il y avait bien sûr un léger bémol à cette histoire : Martial avait un peu enjolivé son statut militaire afin de faire l’important auprès de Raoul. Pour une fois que quelqu’un ne le prenait pas pour un con, il comptait bien lui en mettre plein la vue. A la vérité, Martial avait bien fait partie des Forces Coloniales Semi Aéroportées, mais en qualité de cuisinier. Bien sûr, il avait eu l’occasion de tirer comme tous les autres, ils étaient avant tout des militaires appelés à combattre, mais ses résultats, bien que corrects, étaient loin d’être ceux d’un tireur d’élite. Très loin même. Il avait donc fallu qu’il aille vite fait s’entraîner au tir et c’est Gégé qui, globalement mis dans la confidence, l’emmenait dans un petit coin de campagne tranquille afin qu’il s’exerce et… se rassure.  Pris par l’enjeu, il avait même essayé d’arrêter de boire afin d’augmenter ses performances, mais le résultat n’était pas à la hauteur de ses espérances, au contraire même car sa main se mettait à trembler et il aurait loupé un éléphant dans un couloir. Il s’était donc remis au blanc sec et la précision de son tir s’en était trouvée notablement améliorée à cinquante mètres,  il augmentait depuis progressivement la distance afin d’être fin prêt le jour « J ». Putain oui, c’était même impératif s’il voulait avoir un indicatif radioamateur !

Tout à cette affaire, il avait complètement laissé tomber les brouillages sur 80 mètres et se foutait complètement des habituelles récriminations de sa femme et des conneries de son fils qui pouvait bien allumer un pétard sous son nez si ça le chantait sans qu’il y trouve quoi que ce soit à redire. D’une certaine façon, l’atmosphère familiale était devenue beaucoup plus détendue qu’à l’habitude, et sa femme remerciait in petto ce mystérieux Raoul qui devait certainement y être pour quelque chose, même si elle ne voyait pas trop comment. Sans doute que ça avait trait à cette lubie de la radio mais bon, si ça mettait Martial dans de si bonnes dispositions d’esprit, elle n’allait pas faire la fine bouche… Du coup, elle le houspillait un peu moins pour qu’il accélère sa quête d’un nouveau boulot, elle sentait qu’il fallait lâcher un peu de lest.

Tous les matins, Gégé débarquait donc chez martial à huit heures pétantes et ils partaient s’entraîner à une trentaine de kilomètres de là, dans une carrière abandonnée. Gégé disposait à la bonne distance les cibles qu’il avait confectionnées dans des assiettes en carton fixées sur des piquets, et  l’autre essayait de les atteindre. Ensuite, lorsqu’ils jugeait les résultats satisfaisants, ils allaient déjeuner dans un bistrot du village voisin histoire de reprendre quelques forces, puis se rendaient sur les lieux de l’opération pour déterminer l’endroit le plus propice où s’installer afin de mettre toutes les chances de leur côté. Au bout de quelques jours, ils avaient fini par choisir un immeuble en construction qui offrait, outre une excellente visibilité sur la route où passerait la cible, plusieurs possibilités de dégagement. Gégé avait mesuré la distance à grandes enjambées et avait assuré à Martial qu’il n’y avait pas plus de 250 mètres entre la cible et la position choisie. Et Martial arrivait déjà à de bons résultats à 200 mètres, autant dire que l’enfant se présentait bien !

*

Irène, pendant ce temps, insouciante du sombre projet fomenté par ses pires ennemis, continuait à se débattre avec les problèmes de l’ANAR. Et comme si ceux-ci ne suffisaient pas, voilà qu’un contrôle fiscal leur tombait sur le dos. C’est Paul qui lui avait appris la nouvelle et elle avait fait :

– Comment ça, un contrôle ? Mais ils ne se sont jamais intéressés aux structures telles que la notre ! C’est nouveau, ça…

– En effet, avait répondu Paul, je ne comprends vraiment pas pourquoi ils se jettent sur l’ANAR… Mais bon, on n’a rien à se reprocher, non ?

Irène n’avait pas répondu et, au bout de quelques instants, Paul avait redemandé :

– On n’a rien à se reprocher ?

– Ecoute, tu connais la maison aussi bien que moi et tu sais parfaitement que l’ancien président avait pris quelques libertés avec les règles comptables… Je ne suis pas au courant des détails mais bon, il semblerait qu’il n’ait pas été « perdant » dans toutes ces histoires, si tu vois ce que je veux dire… Tu dois d’ailleurs parfaitement le savoir étant donné que tu étais déjà en poste sous sa présidence ?

– Ha ça… Oui, c’est vrai, j’avais oublié… Mais bon, comment auraient-ils pu avoir connaissance de ces magouilles ? A mon avis, quelqu’un a balancé l’affaire…

– Martha ?

– Qui d’autre ? C’est bien dans son style, d’ailleurs…

Ils avaient un moment médité sur cette nouvelle tuile qui leur tombait dessus, et ne voyaient pas comment y échapper d’autant qu’il n’était pas envisageable de maquiller un peu les comptes afin de les rendre plus présentables… Au final, il restait juste à espérer que le contrôleur ne serait pas trop efficace. Irène, qui ne se sentait d’ailleurs pas tellement responsable des agissements de son prédécesseur,  avait conclu en disant :

– Bon, on ne peut pas y faire grand chose de toute façon et je n’ai pas l’intention de gâcher mon prochain déplacement en Sambre Atlantique avec cette histoire ! On verra bien ce qui arrivera …

Paul avait opiné du chef et ils en étaient restés là.

*