CHAPITRE X

« Le président du ROA reçu en urgence par la tutelle ! »

« Une de nos sources vient de nous informer que, face aux énormes problèmes que le radioamateurisme rencontre dans notre pays – NDLR et dus en grande partie à l’incurie de l’ANAR – le président du ROA a été reçu en urgence par le représentant de la Tutelle. Les échanges semblent avoir été très fructueux et certains dossiers brûlants devraient rapidement avancer. Enfin ! »

Irène était furieuse, et elle referma rapidement la page de Hamonline en appuyant d’un geste sec sur le bouton de la souris avant d’appeler Paul qui se présenta peu après :

– Que se passe-t-il, Irène ?

– Tu as lu Hamonline ?

– Oui, et j’ai vérifié l’information, Mario a bien été reçu par De Saint-Cévé…

– Mais à quoi il joue, celui là ? Il pourrait faire son AG dans une cabine téléphonique mais ça ne l’empêche pas de se voir pousser des ailes !

– Tu as essayé de joindre De Saint-Cévé ?

– Non, pas encore, mais je pense que je vais devoir le faire…

– Oui, ce serait une bonne idée. Et si tu pouvais obtenir une réunion…

– Ca, ça m’étonnerais, il n’a jamais été pressé de nous recevoir… Remarque, je pourrais lui parler de l’extension de la bande des 20 mètres, depuis le temps que cette histoire traîne…

– Oui, ce serait une bonne idée.

– Au fait, cette histoire de complot contre moi, tu as des nouvelles ?

– Quelques unes mais c’est difficile… Il semblerait que ça parte de Haute Sambre, et que quelqu’un de bien placé à l’ANAR donnerait des informations… Peut-être quelqu’un du CA national. Ce qui est sûr, par contre, c’est que Hamonline est dans l’histoire.

– Ça, dès qu’il y a un coup tordu à faire, ils sont sur la brèche… Bon, tiens-moi au courant.

– Pas de problème, tu peux compter sur moi.

*

Irène décrocha ensuite son téléphone et composa un numéro. Elle tomba sur une secrétaire qui, après avoir ergoté quelques instants, lui passa le correspondant demandé :

– Allo, Hubert de Saint-Cévé à l’appareil…

– Bonjour, c’est la présidente de l’ANAR…

– Ha ! Irène, quel plaisir ! Comment allez-vous chère amie ?

– Pas trop mal, vu les circonstances. Je ne vous dérangerai pas longtemps mais je viens d’apprendre que vous avez récemment reçu le président du ROA et je suis un peu étonnée car l’ANAR est toujours invitée lors de ces réunions techniques….

– Ha ça ! Non, vous faites fausse route, chère amie, cette rencontre n’avait rien de technique. En fait, le ROA me tanne depuis des lustres pour être reçu et bon, je leur ai accordé un entretien afin d’en être débarrassé. Vous savez bien que ma confiance va à l’ANAR, même si vous connaissez des difficultés qui m’inquiètent un peu, je dois vous l’avouer… Parfois, je me demande…

– Oui ?

– Hé bien, je me demande si votre association va tenir le coup… Les temps sont difficiles et votre leadership semble…. comment dire… légèrement contesté.

– Oui, je vois ce que vous voulez dire mais je tiens à vous rassurer : je suis solidement installée au poste et je mènerai la réforme comme je vous l’ai présentée. J’avais d’ailleurs votre accord pour les grands axes de cette réforme, n’est-ce pas ?

– Bien entendu ! Et vous l’avez toujours même si vous connaissez des difficultés pour la mener à bien.

– C’est vrai mais bon, revenir sur tant de mauvaises habitudes… Il faut du temps.

– J’en suis conscient… Et je forme des vœux pour votre réussite.

Ces propos de salon agaçaient Irène mais il n’y avait pas moyen d’y couper et elle le remercia pour son soutien franc et massif. Comme il praissait de bonne humeur, elle demanda :

– Au fait, avez-vous eu des nouvelles pour l’extension du 20 mètres ? Cette information m’aiderait bien pour conforter ma position…

– C’est évident, et je m’active fortement en ce sens, je puis vous l’assurer. Mais les choses sont difficiles à faire bouger, il y a tellement d’interlocuteurs à convaincre… J’ai bon espoir toutefois mais il faudra du temps. Ceci-dit, vous serez la première informée ! Et pour vous prouver ma bonne volonté, je peux vous confier avoir récemment reçu un avis favorable de la sous-direction de la commission consultative chargée des émissions télé pour la jeunesse. C’est un très bon début, n’est-il pas ?

De Saint Cévé aimait bien placer des tournures de phrase comme « n’est-il ». Tellement classe et so british…

– En effet ! Et il reste beaucoup d’avis à recueillir ?

– Hummm… Une petite dizaine, je pense, mais ça devrait être assez facile pour la plupart. En fait, mon seul vrai souci est d’obtenir l’accord du vice-sous-commissionnaire aux affaires en cours inter ministérielles… Ce haut fonctionnaire est, semble-t-il, peu réceptif au radioamateurisme et j’ai beaucoup de mal à le convaincre de l’intérêt de cette extension de la bande des 20 mètres. Mais, croyez le bien, je m’y emploie fortement !

– Je n’en doute pas. Peut-être que le PV d’une prochaine rencontre « radioamateurs / Tutelle » serait un élément à mettre dans la balance pour forcer sa conviction ?

-Diable ! Vous lisez dans mes pensées, chère amie ! Je pense justement pouvoir organiser une réunion de travail au début de l’automne et vous en serez, bien entendu. Par contre, il faudra que j’invite aussi le ROA , ils ont l’air d’y tenir… Ca ne vous pose pas de problème ?

– Aucun, et puis ça me donnera l’occasion de les rencontrer. Enfin…

– Alors, tout est parfait ! Bien, je dois vous laisser, chère amie, on m’appelle sur une autre ligne. Bonne journée à vous.

– Bonne journée également, monsieur De Saint-Cévé.

Irène raccrocha en faisant une grimace, ce type se foutait manifestement d’elle mais que pouvait-elle y faire ? Dans ce pays, l’administration était toute puissante et il était vain de vouloir lutter contre ça, on aurait même risqué d’y perdre le peu qu’il y avait à gagner…

De son côté, Hubert de Saint-Cévé soupira de satisfaction en raccrochant. Il était en effet en train de prendre conscience que plus le temps passait et plus les affaires des radioamateurs l’amusaient. Il commençait même à se demander si il n’allait pas légèrement différer son proche départ en retraite car la confrontation de l’ANAR et du ROA, savamment orchestrée par ses soins, risquait de se révéler fertile en moments d’exception. D’autant que Hamonline allait faire monter la mayonnaise, on pouvait compter sur eux pour ce faire ! Et il s’ennuyait tellement, parfois… Il fallait qu’il y réfléchisse, d’autant qu’il pouvait objectivement admettre que la mission qu’il s’était confiée n’était pas complètement atteinte. Certes, les effectifs radioamateurs du pays avaient fondu, certes les possibilités auxquelles ils avaient droit étaient désormais bien inférieures aux autres pays développés. Mais la bête était encore vivace… Peut-être qu’avec une ou deux années de mieux, il pourrait enfin porter un coup fatal à cette activité qu’il détestait par dessous tout ? Il soupira en repensant à l’explication que lui avait donné son psy : sa mère, pionnière des radioamateurs, n’avait pas eu le temps de le nourrir au sein, tout occupée qu’elle était à bricoler des postes à tubes ou à réaliser des QSO avec son Géloso. A quoi tenaient les choses !

*

Raoul était en train de discuter avec Jacques-marie sur SPIPE. Il leur arrivait en effet de se retrouver en petit comité pour peaufiner leur plan et échanger quelques ragots, et Raoul en profitait pour lui soutirer les informations dont il avait besoin tout en se demandant s’il n’allait pas lui révéler l’ensemble de son projet car ce gars avait l’air assez déterminé pour se lancer dans une opération d’envergure. Avec quelques risques, il fallait bien le reconnaître. Pour l’heure, la discussion portait sur les intervenants du site et Raoul demanda :

– Tu as le moyen de savoir qui sont les gars qui postent sur ton site ?

– Hummmm… Pas vraiment. Enfin, grâce aux adresses IP, et si les gars n’utilisent pas de site anonymiseur, je sais dans quel coin ils se trouvent. Mais c’est assez compliqué de savoir où exactement. Pas impossible mais très compliqué. Et là, il faut que je passe par un de mes contacts qui est dans les télécom, c’est limite illégal et je ne le met sur un coup que quand c’est vraiment indispensable… Pourquoi tu me demandes ça ?

– Et bien… Il y a un gars qui poste régulièrement chez toi et j’aimerais bien savoir qui il est…

– Qui ça ?

Connard le barbant.

– Ha oui, je vois qui tu veux dire… Un sacré con, on dirait !

– Oui, mais son profil est intéressant. Enfin, ce que j’en suppose. Et il a lâché quelques trucs qui me laissent penser que c’est un ancien militaire. Or, comme tu le sais, je suis colonel en retraite…

– Non, je ne savais pas. Tu es psychologue, pour un ex militaire !

– Oui, entre autre. En fait, je suis trop intelligent pour tous ces nazes… Mais bon, c’est le prix à payer quand on a un gros QI.

– Ha ben alors, moi je ne risque rien !

– Hé hé hé… ne sois pas modeste !

– T’inquiètes pas pour moi. Bon, alors tu veux que je piste Connard le Barbant ?

– J’aimerais assez, oui… Et, pendant que tu y seras, j’aimerais bien aussi avoir quelques infos sur la personnalité du président de la LAPS… Des notes d’atmosphère, tu vois le genre ?

– Ho ho, qu’est-ce que tu es en train de mijoter ?

– Je ne peux rien te dire pour l’instant mais, promis juré, dès que mes idées seront claires, je te raconte tout !

– J’attends ça avec impatience. OK, je m’y mets et je te tiens au courant.

– Parfait et merci. Et dans la plus grande discrétion, bien sûr…

-Bien sûr !

Ils poursuivirent leur discussion un moment puis Raoul mit fin à la conversation. Outre les renseignements qu’il avait demandé à Jacques-marie, il avait en plus eu la confirmation que l’illégalité d’une manoeuvre pour la suite du plan ne le rebuterait pas. Il décida en conséquence que Jacques-marie serait le premier informé afin qu’il l’aide ensuite à convaincre les réticents. Tout aller, à n’en pas douter, se dérouler au petit poil.

*

Avant de rentrer chez elle Irène décida de passer un coup de fil à F7AS, le président de la région de Sambre Atlantique. Il décrocha rapidement et elle fît :

– Bonjour Raymond, comment vas-tu ? C’est Irène…

– Hé bien, pour une surprise ! Comment vas-tu, chère présidente ?

– Pas trop mal, comme tu dois t’en douter, toi qui sait tout !

– Pas autant que je le voudrais, hélas…

– Dis-moi, Raymond, on me rapporte qu’une cabale contre moi serait en train de se monter en Haute Sambre… Tu en as entendu parler ?

– Tu rigoles ? Première nouvelle… Qu’est-ce que tu sais exactement ?

– Pas grand-chose, à vrai dire… mais on m’a affirmé que quelque chose se trame contre moi dans ton secteur…

– Hé bien, première nouvelle. Ecoute, je vais mettre un gars sur le coup, c’est un fouineur et il est malin. F7BVR, je ne pense pas que tu le connaisses…

– Non, ça ne me dit rien.

Raymond se fît subitement matois :

– Remarque, tu pourrais faire sa connaissance si tu venais à notre AG le mois prochain ! Et il te dirait à cette occasion ce qu’il a appris.

– Tu ne changes pas, Raymond, tu ne lâches jamais rien pour rien !

– Qu’est-ce que tu veux, on ne se refait pas, surtout à mon âge !

– Bon, promis, ça ne m’arrange pas mais je viendrai à ton AG. Mais si tu apprends quelque chose avant, tu me préviens !

– Juré.

Ils échangèrent encore quelques mots sur les situations locales et nationale puis mirent fin à la conversation. Irène raccrocha en se disant qu’avec Raymond dans le circuit, il était probable qu’elle serait rapidement renseignée sur cette cabale. Elle espérait juste que ce F7BVR était aussi malin que F7AS avait l’air de le penser. Il avait intérêt s’il voulait grimper dans la hiérarchie.

*

Martha, de son côté, relisait avec délectation les derniers articles de Hamonline et il n’y avait pas à dire, ce gars s’y entendait comme pas un pour faire le buzz  ! Avec de tels soutiens, et à conditions qu’ils ne changent pas de cap – ce dont elle les supposait capables, elle commençait à croire en ses chances pour une future présidence. Pour l’heure, elle se voyait comme une sorte de Jeanne d’Arc boutant non pas les anglois hors du pays, mais, plus modestement, Irène de l’ANAR. Une mission des plus nobles, d’après elle. Par contre, la réserve prudente de Raoul l’inquiétait un peu, ce type avait une idée derrière la tête et le fait qu’il n’en parle pas pouvait donner lieu à de nombreuses interprétations, comme le fait qu’il puisse lui aussi briguer la présidence de l’ANAR. Après tout, qu’est-ce qu’on pouvait savoir des ambitions des gens ? Ce doute était de plus en plus insupportable et il allait falloir crever rapidement l’abcès. Pourquoi pas tout de suite, d’ailleurs ? Elle s’octroya un dernier donuts nappé de sucre-glace et décrocha son téléphone.

*

Les débats au sein du comité directeur du ROA avaient été houleux, le copinage avec Hamonline, Martha et ce Raoul dont on ne savait pas grand-chose, étant très moyennement appréciés du reste de l’équipe dirigeante. Heureusement que Mario avait pu mettre dans la balance sa rencontre avec De Saint-Cévé, rencontre dont il avait édulcoré le propos afin de se donner le beau rôle. Les membres du comité avaient d’ailleurs été sensibles au fait qu’aux dires de Mario, le ROA était le seul interlocuteur sérieux de l’administration qui approuvait sans réserve l’évolution de l’association. Et qui ne voulait plus entendre parler de l’ANAR. Du coup, la motion de Mario avait été approuvée à l’unanimité et il avait maintenant carte blanche pour poursuivre sa collaboration avec les autres conspirateurs.

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Vincent était pour sa part soulagé depuis qu’Antoine l’avait appelé pour lui dire ce qu’il en était de « l’incarcération » d’Irène. L’Anarthon pouvait donc continuer sa route jusqu’à la ligne d’arrivée, autrement dit jusqu’à l’assemblée générale de l’ANAR qui marquerait la fin de ce collectif.

D’humeur joyeuse, il alluma une cigarette et prit sa guitare pour travailler quelques accords qu’il avait du mal à passer, notamment la paire ré / sol. Ce putain de sol était quand même bizarrement foutu ! Il se dit en commençant ses exercices que sa femme serait bien inspirée de lui préparer un petit Bloody Mary. Et de ne pas oublier le sel de céleri comme la fois précédente !

*