CHAPITRE IX

« La Tsarine en prison : c’est la fin de l’ANAR ! »

« Une de nous sources vient de nous informer que la présidente de l’ANAR a été arrêtée par la police lors d’un voyage dans le sud du pays. Les raisons de cette arrestation ne sont pas encore connues mais on peut penser que la situation financière catastrophique de l’association, et les magouilles qui l’ont provoquée, ne sont pas étrangères à cet événement. Hamonline vous tiendra informé des suites de cette affaire qui pourrait sceller la fin tant attendue de l’ANAR. »

Vincent se recula sur son fauteuil en soupirant de découragement, pensant que si cette histoire était vraie, il ferait tout aussi bien de mettre immédiatement fin à l’Anarthon. Si seulement Irène avait la bonne idée de lui faire savoir la vérité ? Mais ce n’était pas le cas et il n’y avait en fait que Hamonline pour donner des informations. Or, quant on connaissait la propension de ce média à l’exagération et à la recherche du buzz, il était bien difficile de se faire une opinion sur la réalité des choses. Il décrocha son téléphone et appela Antoine :

– Salut, vieux, tu as vu ce que Hamonline publie ?

– Putain oui ! J’allais justement t’appeler… Tu en penses quoi ?

– Hummm… A dire vrai, ça me paraît trop gros pour que ce soit vrai. Mais c’est inquiétant, sacrément inquiétant même.

– Ecoute, je n’arrive pas à y croire, à mon avis, c’est une nouvelle manipulation de Hamonline… C’est pas possible autrement !

Vincent réfléchit un moment en se rognant un ongle avec les dents puis fît :

– J’espère que tu as raison. Sinon, on peut tout de suite arrêter les frais, je ne nous vois pas continuer à défendre notre position de réforme dans ces conditions, les soutiens n’y comprendraient d’ailleurs plus rien !

– Je suis d’accord. Ecoute, je vais me renseigner, je connais un gars qui devrait en savoir un peu plus et je te tiens au courant dès que possible.

– OK, merci. En attendant, on ne réagit pas à cette information, ça nous évitera de dire des conneries. Au cas ou… Au fait, tu as remarqué que l’Anarthon a disparu des colonnes de Hamonline ?

– Oui, j’ai vu ça, je pense que notre collectif leur reste en travers de la gorge. Si encore on demandait la tête d’Irène ! Mais bon, c’est de bonne guerre.

Vincent raccrocha en se disant pour au moins la millième fois que si il avait su tout ça, il n’aurait jamais pris cette initiative de lancer l’Anarthon. L’idée lui avait parue intéressante au début et à contre courant de ce qui se faisait habituellement, et il avait conçu ce collectif comme une force de proposition mais aussi comme un aiguillon afin de forcer un peu le bras des réformateurs de l’ANAR. Réformateurs dont il avait fait le pari que la présidente en était. Il avait, avec ses copains, supporté depuis les ragots, les – rares – déserteurs et les remarques pleines de sous entendus d’amoindris du bulbe, par exemple qu’il visait une bonne place dans la hiérarchie de l’ANAR. Tout ça n’était pas bien grave mais si la principale réformatrice se retrouvait au trou, ça changeait radicalement la donne.

Vincent alluma une cigarette et espéra qu’Antoine aurait rapidement des nouvelles.

*

De son côté, Martial ne décolérait pas et sa hargne contre les radioamateurs ne faisait que croître et embellir, les bienfaits du temps qui passe étant annihilés à chaque fois qu’il allumait son récepteur de trafic pour écouter ces connards qui le snobait, lui et les autres cibistos. C’est à dire chaque soir. Il était en contact permanent avec Gérard sur 11 mètres et ils écoutaient de conserve les QSO de la nuit sur 80 mètres, commentant en direct ce qu’ils entendaient :

– Tu l’entends, Gégé, celui là ? Sa module est dégueulasse… Dire que ces gars veulent nous donner des leçons !

– Ouais ! En plus, il ne sait même pas trafiquer… Ecoute moi ça ! Je me demande comment ce naze a pu avoir sa licence !

– Pffff… Il a dû être pistonné… Suffit d’avoir les bonnes relations ! Tu devrais envoyer une porteuse pour le faire chier, ce nul ! Allez, vas-y, je te dirai quand il aura fini de causer…

– …………………………………………..

– Super, tu arrives plus fort que lui ! Et les autres qui gueulent ! Ha ha ha ! Continue… Ha, arrête, il a fini de parler.

Ils s’amusèrent comme ça pendant une bonne heure, prenant plaisir à entendre les types du QSO en train de brailler contre les perturbateurs. Martial se servait régulièrement un verre de rouge car causer dans le poste cibi lui asséchait la voix, et Gégé avait l’air de faire la même chose, ça se sentait à ses ricanements qui étaient de plus en plus intempestifs.

– Bon, fit ce dernier, on va peut être arrêter parce qu’il ne faudrait pas qu’on se fasse repérer. C’est qu’ils sont malins, ces cons là, on ne peut pas leur enlever ça !

– Ouais, t’as raison, on recommencera demain soir. Je vais aller faire un tour sur Hamonline pour regarder les nouveautés du jour. Hé hé ! Mon gamin est un petit con mais bon, il m’a quand même mis le wifi dans le shack pour aller avec le portable que tu m’as prêté… J’imagine qu’il y trouve aussi son intérêt, note bien : plus je suis dans le shack et moins je risque de l’engueuler dans la baraque ! C’est un malin, il doit tenir ça de moi.

Ils en restèrent là et Martial alluma le portable pour se connecter sur Hamonline histoire de voir les ragots qui faisaient l’actualité.

– Hé hé, la Tsarine est en taule ! C’est super cette histoire, pensa-t-il en lisant l’article puis les commentaires. Il y en avait d’ailleurs plus d’une centaine, il faut dire que lorsqu’une info de ce type sortait, la meute des anonymes se jetait dessus et postait à qui mieux mieux, c’était une sorte de surenchère afin de voir qui sortirait le truc le plus dégueulasse. Et, sur ce terrain, Martial se découvrait des compétences nouvelles et insoupçonnées. Certes, l’orthographe n’était pas son fort mais il compensait cette lacune par des commentaires assez orduriers qui plaisaient beaucoup aux autres anonymes du lieu. Il réfléchit un moment à ce qu’il allait écrire puis se lança en mettant d’abord son pseudo, Connard le barbant, puis son adresse e-mail évidemment bidon : fuck@anar.com. Sobre et de bon goût. Il but une bonne lampée de vin à même le goulot de la bouteille et tapa :

« Avec cette chiene en tole, c’est les flics qui von être contant ! »

Il relut sa prose qui, pour être minimaliste, n’en était pas moins percutante. Il cliqua là où il le fallait et attendit quelques minutes pour voir si son « com’ » allait en susciter d’autres, ce qui fût le cas peu de temps après :

Maraudeur : J’espère que les flics ont des capotes !

Invertébré : Allons, la Tsarine est trop vieille pour ça… Au mieux, elle leur fera des sandwichs au pâté !

Troudbal : Surtout qu’ils la gardent le plus longtemps possible, ça laissera une chance à l’ANAR de s’en sortir.

Mononeurone : C’est sûr qu’elle va y rester un moment, l’ANAR n’a même pas de quoi payer la caution !

Et ainsi de suite. Martial se sentait bien, il avait l’impression d’avoir trouvé des frères de misère qui le comprenaient et qu’il comprenait en retour. L’idée même de passer un jour la licence lui était complètement sortie de la tête car il savait intuitivement que l’émission d’amateur ne lui procurerait pas autant de satisfactions que ses interventions anonymes, que ce soit en brouillant les QSO avec Gégé autant qu’en libérant sa mauvaise bile sur le net. En outre, pas de taxe à payer et encore moins d’examen à bachoter.

Le bonheur, en quelque sorte, d’autant qu’il allait pouvoir bientôt s’adonner aux joies du DX sur 11 mètres car il avait quelques projets derrière le crâne. D’abord, l’acquisition d’un poste CB avec la BLU, passage obligé pour s’adonner au trafic longue distance. Et, justement, Gégé lui avait parlé d’un « Concorde » qui serait bientôt à vendre d’occasion. Bien sûr, il allait falloir trouver l’argent quelque part et il était hors de question que la mère soit au courant, il ricanait en imaginant la tête qu’elle ferait si il lui en parlait ! Mais ils en avaient discuté avec Gégé et ce dernier pensait avoir la solution car il avait, heureux hasard, un pote qui travaillait dans une boîte de crédit « revolving » pas trop regardante sur les bulletins de salaires. Une fois dans le shack, le Concorde serait invisible de la mère qui, de toute façon, n’y mettait jamais les pieds. Son deuxième projet, beaucoup plus ambitieux, consistait à monter une beam 3 éléments dans le jardin, accessoire indispensable pour se lancer dans le grand DX. Et là, c’était une autre paire de manches car le truc allait se voir comme le nez au milieu du visage, pas moyen de camoufler ça, et sa femme allait hurler comme la sirène annonçant le premier mercredi du mois… Surtout que comme les moteurs pour faire tourner l’antenne étaient beaucoup trop chers pour sa modeste bourse, il carressait l’espoir de confier à l’YL le soin de remplacer le rotor lorsqu’il serait en QSO : avec une bonne ficelle et munie de la bousole qui était attachée au porte clé de la voiture,  elle n’aurait aucun mal à orienter convenablement l’aérien. Il fallait donc la préparer progressivement à cette idée, finasser, mais il n’avait, pour l’heure, pas avancé d’un pouce dans une démarche qu’il ne savait d’ailleurs pas par quel bout attraper, et à laquelle il ne pensait que lorsqu’il était convenablement imbibé. Il fallait donc continuer à y réfléchir jusqu’à ce qu’une occasion se présente… Gégé aurait peut-être une idée, après tout, son YL, comme il disait, n’était guère plus commode que la sienne et il n’empêche qu’une belle 3 éléments trônait sur un pylone au beau milieu de son jardin. En attendant, il crevait d’envie d’avoir une telle antenne sur son bout de terrain, c’était devenu une sorte d’obsession et, de toute manière, le passage obligé pour obtenir un indicatif officiel de ce nouveau club international Guatémaltèque, le Radio Asshole Incorporated. Après acceptation, son call serait de la même forme que celui de gégé qui était 27RAI269.

Il liquida le fond de la bouteille, éteignit tout le matériel et parti rejoindre la couche conjugale. Là, c’était beaucoup moins drôle mais bon, tout ne pouvait pas être parfait dans l’existence…

*

En un pluvieux jeudi après midi de début décembre, Hubert de Saint-Cévé reçut Mario avec une bonne demi heure de retard, il y a longtemps qu’il avait compris que les puissants de ce monde manifestaient leur grandeur en faisant poireauter le vulgus, et il appliquait cette méthode avec un plaisir sans cesse renouvelé.

– Entrez, monsieur le président…

– Bonjour, monsieur De Saint-Cévé. Avant toute chose, je tiens à vous remercier de m’avoir reçu afin d’examiner la situation des radioamateurs…

– Ha ! Les radioamateurs… Je dois dire qu’ils me causent bien du souci… Ils ne sont pourtant pas nombreux mais ils créent des problèmes comme s’ils étaient dix fois plus. Savez-vous que j’ai dû récemment faire une note au cabinet du ministre suite à l’initiative d’un de ces olibrius ?

– Ha bon ? Je suis vraiment désolé si…

– Non, laissez, vous n’y êtes pour rien. Savez-vous pourquoi je vous ai reçu aussi rapidement ?

– Pas vraiment…

– Hé bien parce que j’observe de très près les évolutions de votre association et que ce que j’en vois me plaît beaucoup !

– C’est trop d’honneur…

– Non non, je suis sincère. Et j’ai aussi pu noter que vous êtes un homme sérieux, vous savez de quoi vous parlez. Ce n’est pas comme les autres, là, vous voyez de qui je veux parler ?

– Oui, tout à fait… Justement, j’ai là des dossiers techniques sur les sujets en souffrance pour lesquels j’aimerais bien avoir votre avis et…

– Ho la ! Cher ami, comme vous y allez ! Cette rencontre n’est qu’une première prise de contact avec vous. Il va falloir prévoir une réunion pour travailler les points techniques que vous évoquez et, je ne vous le cache pas, ce sera difficile à organiser car plusieurs partenaires, dont je ne maîtrise pas l’agenda, devront être présents.

– Je m’en doute…

– Hé oui. Voyons voir… Il faudra qu’il y ait quelqu’un des Réseaux Radio Extérieurs. Quelqu’un aussi des Réseaux Radio Intérieurs car ce sont des directions différentes, vous le savez ?

– Oui, c’est bien ce qu’il me semblait…

– Il ne faudra pas oublier d’inviter un représentant de l’armée, un représentant de la police et un autre du ministère des affaires culturelles… Vous voyez, ça fait pas mal de monde et tous ces gens sont en général très occupés !

– Ha ben oui…

– J’oubliais, il faudra aussi quelqu’un de la Recherche, ce n’est pas qu’ils apportent grand-chose au débat mais bon, ils sont vexés si on ne les invite pas…

– Hummm… Et cette réunion pourrait se tenir vers quand ? En gros…

Hubert de Saint-Cévé fît quelques pas dans la pièce meublée « empire » en réfléchissant. Il rectifia la position de quelques feuilles du yuca qui ornait son bureau et dit :

– Ecoutez, je ne peux rien vous promettre mais je pense que ça pourrait être assez rapide… Sans doute au tout début de l’automne…

– Mais c’est dans neuf mois ! Il n’y aurait pas moyen de…

– Comme vous y allez  cher ami ! Pour l’administration, je vous assure que c’est un délai très raisonnable.

– Bon, alors je vais vous laisser un dossier que j’ai préparé, comme ça vous pourrez le joindre aux invitations des personnes qui participeront à la réunion de travail…

– Bien sûr, c’est une excellente idée. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, mais j’ai un autre rendez-vous…

Il sera la main de Mario pendant que ce dernier lui remettait le dossier, puis le raccompagna jusqu’à la porte.

– Cher ami, je crois que nous avons bien avancé. A bientôt donc, je vous tiendrai au courant.

Une fois le président du ROA parti, Hubert de Saint-Cévé s’assit sur son fauteuil « ministre », arborant un air de satisfaction manifeste. Il avait gagné neuf mois de tranquillité et s’était fait un nouvel obligé qui n’allait pas manquer de claironner partout qu’il était désormais invité à la table des puissants. Avec un peu de chance, Hamonline aurait vent de l’information et aller jouer du tambour avec cette histoire afin d’enfoncer un peu plus l’ANAR. Quoi qu’on en pense, ces radioamateurs étaient vraiment divertissants. On ne pouvait vraiment pas leur enlever ça.

*