Chapitre IV

Raoul avait enfin pris la décision de sortir de l’ombre et il avait contacté Martha par téléphone quelques jours plus tôt. La conversation avait été intéressante et, comme il s’y attendait, il n’avait pas fallu pousser trop fort pour que Martha soit conquise. Elle avait accepté sans problème de déjeuner avec lui, et il avait pris sa voiture pour la rejoindre ce jour là, cela faisait pas mal de route mais bon, il avait et les moyens et le temps…

Il gara sa puissante berline à une place libre – il était aussi difficile d’en trouver ici que dans la capitale de Haute Sambre où il résidait – et se dit qu’il allait devoir faire attention à ce qu’il  dirait à Martha : pas tout, bien sûr, mais il faudrait quand même lâcher quelque chose pour qu’elle marche dans ses pas… tout en lui donnant l’impression que c’était elle qui traçait la route. Mais bon, il savait faire, ses hautes responsabilités militaires précédentes lui ayant appris toutes les subtilités de la manipulation…

Il s’arrêta devant la devanture d’un restaurant, « La Choucroute Joyeuse » et aperçu Martha à une table, il ne pouvait manquer de la reconnaître car il avait souvent vu son visage dans la revue de l’ANAR. Il lui fît un petit signe de la main pour s’identifier et poussa la porte du restaurant.

*

Hubert de Saint-Cévé soupira d’aise en refermant son navigateur internet à l’issue de sa consultation du matin qui était devenue une sorte de rituel, il n’attaquait les dossiers sérieux qu’après ce petit moment de détente. Il se calla dans son fauteuil en pensant que le petit monde radioamateur sur lequel il régnait sans partage depuis plus de vingt ans était vraiment dans un état lamentable, et il se demanda si il n’y avait pas été un peu fort et  si il n’était pas en train d’assister aux derniers soubresauts du cadavre… Ce constat l’embêtait quand même un peu car, s’il avait œuvré pendant si longtemps à l’édification de son image de marque d’homme de pouvoir, et ce au détriment de cette bande de techniciens de seconde zone qui faisaient dans leur froc à l’idée de venir le rencontrer dans son ministère, il ne voulait pas pour autant la disparition d’un radioamateurisme national qui avait pour utilité essentielle de justifier sa position professionnelle à lui. Pour être honnête, il ne cherchait pas non plus son essor car, en fait, il se foutait complètement de ce loisir vaguement scientifique qui ne l’intéressait que dans la mesure où il lui conférait un pouvoir sur tous ces trotte menu. Par le fait, qu’il s’agisse de radioamateurs où de joueurs de pétanque n’avait au fond aucune importance… Très ambitieux lors de ses débuts dans la carrière de fonctionnaire, il avait vite compris qu’il valait mieux régner sur des demi-sel qu’être numéro deux dans des domaines d’activité plus prestigieux. Le radioamateurisme était en ce sens pain béni car, outre le fait que personne où presque ne connaissait cette discipline, il n’y avait guère de hauts fonctionnaires qui se seraient abaissés à lui disputer cette place somme toute obscure. Il avait donc pu construire sa petite baronnie sans s’attirer de jalousies, et régnait sans partage sur icelle depuis bien des années …

Les attaques dont faisait l’objet l’ANAR l’amusaient beaucoup, mais jusqu’à un certain point toutefois : que la bête souffre et soit légèrement étranglée était une chose plutôt avantageuse pour lui, mais il ne fallait pas qu’elle en meure car c’est dans ses rangs que se trouvaient ses meilleurs vassaux, et il aimait beaucoup leurs courbettes et cet air de chien battu qu’ils avaient lorsqu’ils s’adressaient à lui. Et il ne fallait pas croire que le président de l’autre association allait lui offrir les mêmes plaisirs, du moins pas tout de suite, car ce type était, contrairement aux autres, assez compétent et relativement peu malléable. Encore qu’il devait être possible de le circonvenir comme les autres, ce n’était qu’un être humain après tout. Mais, pour l’heure, le jeu n’en valait pas la chandelle car il ne représentait rien. Il avait quand même accepté de le recevoir afin de lui offrir son quart d’heure de gloire, mais ce type allait bien vite repartir de son bureau sans rien avoir obtenu sinon de vagues promesses… Surtout, il avait envie de lire le compte rendu que l’autre énergumène allait mettre sur son site people, et les inévitables commentaires de ses lecteurs qui démontraient par l’exemple l’échec quasi total du système éducatif national… Il avait d’ailleurs souvent envie de laisser lui aussi un commentaire anonyme histoire de rajouter un peu d’huile sur le feu lorsqu’il trouvait que c’était trop calme, mais il n’avait pas encore franchi ce pas, sa haute fonction lui interdisant moralement ce genre de manifestation, même discrète… Mais peut-être qu’un jour, si l’occasion se présentait, s’offrirait-il cette petite satisfaction ?

Il appela sa secrétaire afin qu’elle aille lui chercher un café. Sans sucre à cause de son diabète mais elle était au courant.

*

Martial Kléber était ce qu’il est convenu d’appeler un pauvre type. Tout le monde était d’accord sur ce point, sa femme en premier lieu qui régentait tout dans la baraque au motif que c’était elle qui ramenait la paye pendant que monsieur glandait à la maison en attendant le chèque – de plus en plus maigre – du chômage. La crise était bel et bien passée par là mais Martial, contrairement à beaucoup d’autres gars dans la même situation que lui, ne déployait pas une énergie phénoménale pour  remédier à son statut de sans emploi.

Les premiers temps, il avait un peu fait la gueule et essayé de se rebiffer, c’était quand même lui le mec, merde ! Mais la réalité l’avait vite rattrapé, notamment quand sa moitié –façon de parler car les proportions étaient plutôt en sa défaveur à lui – faisait le chèque pour payer le gaz en le regardant d’un air méprisant. Dans ces cas là, il filait dans le garage où il avait planqué quelques bouteilles de vin qu’il lichetrognait en maugréant sur cette putain de société qui ne savait pas reconnaître les types bien. Il était devenu alcoolique en quelques années, sans vraiment s’en rendre compte. On pouvait néanmoins mettre à son crédit que sa carrière de quinze ans dans la coloniale avait permis de bien préparer le terrain, et il contemplait désormais sa propre déchéance en ricanant et en se demandant jusqu’où il allait sombrer.

Jusqu’au jour où le gamin avait fini par obtenir que la mère paye un abonnement internet pour relier la maisonnée au monde extérieur. Il avait pour sa part critiqué cette initiative à la noix, mais son avis avait plutôt renforcé la détermination du fiston –mon père est vraiment un vieux con !- et conforté la mère dans une stratégie qui contrariait son époux. C’est comme ça que le net avait fait irruption dans la famille par un beau jour de printemps.

Les premières semaines, il avait snobé l’ordinateur, ricanant ostensiblement quand son fils s’excitait sur MSN. Quand même, force était de reconnaître qu’il était de plus en plus fréquemment attiré par ce truc qui lui faisait obscurément comprendre qu’il était en train de passer à côté de quelque chose, et il regardait, mine de rien, comment le fiston s’y prenait pour faire fonctionner la machine.

Il s’était lancé un mardi après midi après avoir bu quelques coups pour se donner du courage, il était seul à la maison et s’emmerdait encore plus que d’habitude, son imprégnation pinardière ne parvenant pas à atténuer l’indigence télévisuelle de ce flic allemand qui, lorsqu’il allumait sa pipe, donnait l’impression qu’on venait d’assister à une cascade.  Un clic sur Internet Explorer, zut, ça ne marchait pas… à moins qu’avec un double clic…Il avait ensuite tapé l’adresse de Google à l’endroit prévu à cet effet et s’était retrouvé, tout fiérot, devant la zone où il allait falloir inscrire quelque chose correspondant à sa recherche. Le premier mot qui lui vînt à l’esprit fût « sexe » et il appuya ensuite, légèrement gêné, sur la touche « enter ».

A la lecture de ce qui apparaissait à l’écran, il fît :

Nom de Dieu, c’est pas possible !

Il y avait tellement de liens disponibles qu’il ne savait même plus où cliquer… Ce truc était une vraie mine d’or et il venait à coup sûr de se trouver une occupation qui allait grandement le distraire de son ennui chronique. Il se versa un nouveau verre de blanc pour fêter la découverte de son amérique à lui.

Le deuxième évènement qui avait changé sa vie fût la découverte du radioamateurisme. Il avait en effet rencontré à l’agence pour l’emploi un ancien collègue licencié de la boîte en même temps que lui, et ils avaient été boire un coup au troquet d’à côté après avoir compris que ce n’était pas encore cette semaine là qu’ils allaient trouver du boulot. Ils devisaient avec morosité devant leur bière et Martial avait demandé :

– Tu ne te fais pas trop suer ? Je veux dire, toutes ces journées sans rien foutre…

– Non, pas du tout, je fais de la CB depuis quelques mois et j’écoute aussi les radioamateurs… Ça a d’ailleurs transformé ma vie et je ne vois plus le temps passer ! Surtout que je vais peut-être passer la licence « novice »…

– Qu’est-ce que c’est la CB ? Et les radioamateurs ? Tu veux parler des radios de la bande FM ? Les conneries que le gamin écoute ?

– Non, pas du tout, ça n’a rien à voir, je vais t’expliquer…

La conversation avait duré une bonne partie de l’après midi et Martial n’avait pas vu le temps s’écouler, il était heureux de constater qu’il commençait enfin à se passer quelque chose d’excitant dans sa morne existence. Il était rentré chez lui légèrement bourré mais animé d’une nouvelle détermination, il avait découvert quelque chose qui, il le sentait, allait transformer son quotidien. Alors que sa femme faisait :

– Encore saoul ! Bel exemple pour le gosse ! Il avait rétorqué :

– T’inquiète pas pour moi, je vais devenir radioamateur… Je vais vous montrer de quoi je suis capable !

– Qu’est-ce que c’est encore que cette lubie ?!? Tu ferais mieux de trouver du travail !

– Laisse tomber, y’en a pas… Tu ne peux pas comprendre…

– J’suis trop bête, c’est ça ? En attendant, je suis assez intelligente pour faire bouillir la marmite !

Il préféra ne pas répondre, il y avait d’ailleurs longtemps qu’il esquivait ce genre de conversation et, étant donné que le gamin était de sortie, il alluma l’ordinateur pour aller sur le site que lui avait conseillé son pote et dont l’adresse figurait sur le dos de l’enveloppe où il l’avait soigneusement notée.

– Hummm… Ham….on…line… Voyons voir ça.

– Tu touches à l’ordinateur en plus ! Tu vas le casser, tu n’y connais rien ! Et tu sais combien ça coûte, un engin pareil ? Tu disais que c’était la connerie du siècle !

– Arrêtes avec ça, y’a que les cons qui ne changent pas d’idée…

– Tu m’en fais, un joli con !

– Pffffff….

Sa femme soupira à l’unisson et retourna devant ses fourneaux pendant que Martial découvrait avec ravissement ce site d’information radioamateur. Il lut un bon moment et compris très vite qu’il avait trouvé là un terrain de jeu où il allait enfin pouvoir donner toute sa mesure. Il lui fallait juste un pseudo, comme ils disaient, et il allait y réfléchir dans les meilleurs délais.

Par moment, il se reculait dans le fauteuil en pensant : je vais devenir radioamateur, c’est mon truc cette affaire ! Il était conscient de ne pas avoir compris toutes les explications de son pote mais ce n’était pas bien grave car il devait passer le voir le lendemain après midi pour qu’il lui fasse une démonstration. Peut-être même qu’il allait lui prêter un récepteur qui ne lui servait plus…

Ouais, sa vie allait changer. Enfin.

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