Chapitre III

Raoul se délectait à la lecture du dernier post de Hamonline, tout se passait à merveille et Martha faisait un boulot du tonnerre, elle manifestait certaines qualités qui lui plaisaient bien et il se demanda s’il n’allait pas la contacter directement. Il aimait pourtant rester dans l’ombre mais il allait bien falloir qu’il se découvre un peu pour fédérer les mécontents et accomplir ce qu’il considérait comme son apothéose personnelle, son grand oeuvre. De ce point de vue, Martha ferait à la fois une bonne recrue et une bonne cible, et il était convaincu qu’il n’aurait aucun mal à la faire basculer du « bon » côté, il suffisait de flatter un peu son égo et de lui laisser miroiter quelques perspectives. Et de tirer à boulets rouges sur Irène et ses sbires, ça allait sans dire… Mais avant, il avait un autre coup de fil à passer. Il décrocha son téléphone et commença à composer un numéro.

*

Jacques-marie, rédacteur en chef de Hamonline, regardait avec satisfaction la courbe d’audience de son site qui grimpait en flèche depuis quelques temps, en fait depuis qu’il s’était spécialisé dans l’attaque systématique de l’ANAR. Finalement, ça n’avait pas que des inconvénients d’être devenu la référence « people » du radioamateurisme, et ce n’était pas très compliqué à faire : des titres tapageurs, des commentaires anonymes et une présentation légèrement orientée des infos. Il n’avait même pas besoin de chercher des sources pour avoir des informations car elles se présentaient d’elles mêmes, il suffisait de mettre les informateurs un peu en confiance et de leur garantir l’anonymat pour qu’ils déballent tout ce qu’ils savaient. Et même le reste mais bon, Hamonline n’était pas trop regardant là dessus.

Pour l’heure, Jacques-marie attendait un coup de fil d’un informateur qui avait, paraît-il, du croustillant sous le coude, un truc à même de faire sauter l’ANAR… Il imaginait déjà la mise en page de l’article et l’illustration qui irait avec mais bon, il lui manquait le plus important : l’info. Son portable fini par sonner alors qu’il ne s’y attendait plus et parcourait le net à la recherche d’informations plus généralistes :

– Allo ?

– C’est Jacques-marie de Hamonline ?

– Oui, c’est ça… Vous êtes qui ?

– Je préfère ne pas le dire mais je suis très bien renseigné sur ce qui se passe à l’ANAR… Alors voilà, il faut faire savoir que plus personne n’a confiance en eux, les caisses sont vides et le cartel des annonceur qui passe de la pub dans leur revue s’est retiré : ils sont au bord de l’étranglement ! C’est fini ! Ils vont mettre la clé sous la porte !

– Vous êtes sûr ?

– Un peu que je suis sûr ! Et vous avez intérêt à passer l’information vite fait si vous voulez garder une longueur d’avance sur le grand public, car ces affaires là finissent toujours par transpirer, quels que soient les verrous mis en place par l’ANAR… Et Dieu sait qu’ils s’y entendent pour ne rien laisser filtrer…

– Ouais, on va sortir ça vite fait… Par contre, vous n’avez pas quelques chiffres ? Il faut quand même que j’argumente…

– Si, j’ai ça… Prenez un stylo, je vous donner des éléments.

Jacques-marie nota fiévreusement ce que lui dictait son correspondant puis lâcha : « Putain, c’est du lourd ! ». Il n’eût pas de réponse car l’autre avait déjà raccroché. Jacques-marie lança fiévreusement son traitement de texte : il avait un article à sortir en vitesse ! Un truc qui allait faire du bruit.

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Martha rêvassait dans le train qui la ramenait dans sa province de Sambre Atlantique tout en arborant un sourire satisfait, elle avait cassé cette garce d’Irène et ce n’était pas fini, elle avait encore des munitions dans la musette qu’elle sortirait au bon moment. Quand même, c’était incroyable que la plupart des gens ne se rendent pas compte de la tyrannie de la Tsarine, il n’y avait qu’elle qui semblait avoir conscience de la chose… Du coup, elle se sentait un peu seule dans ce combat qu’elle menait, et elle aurait bien eu besoin de soutiens plus clairement affirmés, et surtout plus fiables, car elle se méfiait un peu de Hamonline, ces gens n’étaient pas, pour ce qu’elle en savait, franchement des radioamateurs et elle se demandait ce qui pouvait bien les motiver… Mais bon, à la guerre comme à la guerre, elle avait décidé de leur faire passer, par personne interposée car on n’était jamais trop prudent, un certain nombre d’informations que le site relayait sans faillir même si ce qu’elle donnait n’était pas  suffisamment exploité à son goût. Peut-être allait-il falloir qu’elle se manifeste directement auprès de ce rédacteur sulfureux, comment s’appelait-il déjà ? Jacques-marie, oui, c’est comme ça qu’il s’appelait. Elle allait le contacter et nul doute qu’il serait satisfait, voire flatté, d’avoir dans ses sources un éminent membre du conseil exécutif de l’ANAR… Et puis, avec un peu de doigté, elle arriverait certainement à le manipuler et lui faire écrire ce qu’elle voulait. Ce qui pouvait être intéressant pour la suite. Très intéressant même…

Satisfaite, elle commanda un café et un Donuts au type qui poussait tristement un chariot dans les wagons, paya ce qu’il demandait en notant que pour ce prix, elle aurait carrément pu s’offrir le chariot, puis sortit son Blackberry afin d’envoyer un mail à son relais qui passait les infos : on allait bien voir comment Hamonline allait « couvrir » la dernière reculade d’Irène. Oui, on allait voir ça…

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Pendant ce temps, dans la capitale de Basse Sambre, Vincent se demandait quelle mouche avait bien pu le piquer de lancer cet Anarthon. Bien sûr, l’idée lui avait au départ parue bonne, mais il ne s’était pas attendu à ce que cette initiative se développe de la sorte. Comme quoi il avait vu juste tant sur le principe que sur la méthode. Mais la contrepartie était qu’il fallait assurer maintenant, beaucoup trop de gars soutenaient le collectif et il était inenvisageable de les décevoir. Par chance, il avait été rejoint, pour gérer le mouvement, par des types motivés et compétents qui assuraient bien sur le coup. Par contre, Vincent préférait ne pas penser à ceux –rares- qui avaient rapidement quitté le navire, en particulier un gars en qui il avait confiance et qui avait rapidement démontré qu’il ne la méritait pas. Il mettait d’ailleurs depuis autant de fougue à leur tirer dessus – Vincent reconnaissait sa patte sur le forum de Hamonline même s’il utilisait un pseudo – qu’il s’était investi au début pour soutenir le collectif.

L’ANAR, pour sa part, avait choisi de snober ostensiblement le collectif. Ce n’était d’ailleurs pas illogique compte tenu de sa tradition égocentrique, mais Vincent trouvait qu’un petit signe d’encouragement n’aurait pas fait mal dans le tableau. Ou quelques infos de « première main » afin de s’assurer de l’avancée des réformes que son collectif appelait de ses voeux. Mais il fallait faire sans,  heureusement qu’il y avait Hamonline qui diffusait rapidement toutes les informations dont il disposait. Même si certaines étaient à prendre avec des pincettes. Décidément, le petit monde radioamateur était bien curieux…

Quoi qu’il en soit, il pouvait considérer que l’Anarthon avait fait du bon boulot puisque l’essentiel de ses propositions de réforme avaient été reprises dans le plan de travail d’Irène. Maintenant, il fallait que l’ANAR passe de la réflexion aux actes mais cela semblait difficile et la présidente se trouvait semble-t-il en butte à pas mal de freins internes, différents courants existaient et tous les moyens semblaient bons pour faire valoir chaque point de vue. Y-compris les pires. Et puis subsistait une inconnue majeure : que voulait réellement faire Irène ? Sur ce point, c’était le grand mystère et il fallait  s’en remettre aux infos disponibles sur Hamonline pour savoir ce qui se passait. En essayant de faire le tri.

Vincent soupira en pensant qu’il lui tardait que l’assemblée générale de l’ANAR se tienne : quoi qu’il en ressorte, il mettrait fin à l’Anarthon et pourrait enfin passer à autre chose… Il alluma une cigarette et se replongea dans le texte qu’il était en train d’écrire.

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F7LUK, Mario, était lui aussi légèrement embêté, bien que pour des raisons différentes de celles de Vincent, et il ne savait plus trop quelle option prendre. Depuis le début de sa présidence du Regroupement des Opposants à l’ANAR, il s’était attaché à redonner de la crédibilité à cette association, une crédibilité largement entachée par les manigances de ses prédécesseurs. Il avait d’ailleurs impulsé une importante opération de refondation quelques mois plus tôt et il estimait que les objectifs qu’il s’était fixés étaient globalement atteints. Bien sûr, il avait fallu se séparer de quelques « bras cassés » mais tout avait un prix en ce bas monde. Le ROA était donc en train de retrouver une certaine respectabilité en damant régulièrement le pion à cette pauvre ANAR, empêtrée qu’elle était dans ses conflits internes. Par moment, il plaignait sincèrement Irène de se retrouver dans une telle galère, alors même qu’il ne partageait pas toutes ses vues, loin s’en fallait. Quand même, il se devait d’être un minimum solidaire, au moins moralement, d’une autre présidente…

Finalement, il y avait quand même une ombre au tableau : les effectifs du ROA n’évoluaient guère en dépit de ses efforts pour séduire les mécontents de l’ANAR. C’était assez incompréhensible alors qu’il offrait désormais mieux – et pour bien moins cher – que la concurrence ! En plus, il s’attachait à nouer les meilleures relations possibles avec les autorités de tutelle, notamment avec Mr Demarteaux qu’il avait eu deux fois au téléphone et qui semblait apprécier son professionnalisme et sa rigueur. Il lui fallait d’ailleurs commencer à préparer la réunion de concertation qu’il avait obtenue et dont l’ANAR n’avait même pas entendu parler… Peut-être que cette incursion dans le domaine réservé de l’association nationale allait porter ses fruits, qui plus est s’il parvenait à arracher une ou deux concessions à Demarteaux, et déclencher enfin cette avalanche de nouvelles adhésions tant espérée par les membres du bureau ? Il pouvait au moins compter sur Hamonline pour faire mousser cette réunion, il ne connaissait pas le rédacteur de ce site mais il avait remarqué que les initiatives du ROA étaient généralement joliment mises en valeur. Contrairement à celles de l’ANAR qui étaient systématiquement descendues au lance flamme.

Mario lança le traitement de texte pour jeter les bases de sa prochaine réunion avec l’administration en se demandant s’il ne serait pas de bonne politique de contacter directement Hamonline pour voir ce que ce type avait dans le ventre. A réfléchir, se dit-il.

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