CHAPITRE II

Raoul se pourléchait les babines, les affaires se déroulaient à merveille et personne ne semblait remarquer le jeu discret qu’il menait depuis quelques temps… Un peu trop discret, d’ailleurs, et il commençait à envisager de sortir du bois afin que son intelligence supérieure soit enfin reconnue et fasse mordre la poussière à tous ces nuls qui se croyaient importants !

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La réunion des « dirigeants qui comptent » au sein de l’ANAR démarra vers 15 heures et Irène constata qu’il n’y avait pas grand monde autour de la table de réunion. Evidemment ! Mais où étaient donc passés tous ceux qui lui juraient fidélité lors de sa première élection ? Manifestement, ils se cachaient car ils s’étaient aperçus, pour bon nombre d’entre eux, que les réformes en cours allaient plus loin que prévu et risquaient de toucher leur sinécure. D’autres n’avaient jamais vraiment digéré que ce soit une femme qui soit aux commandes, d’autant plus que s’ils espéraient qu’elle allait consacrer son temps à passer l’aspirateur dans les locaux de l’ANAR, ils étaient désormais fixés. Ses vrais amis, d’ailleurs, combien en restait-il ? Assez peu, finalement, d’autant qu’elle n’avait pas toujours été sympathique avec eux mais bon, s’ils ne comprenaient pas que c’était seulement avec ses proches qu’elle pouvait se lâcher un peu histoire de faire retomber cette pression qui lui tombait dessus de plus en plus souvent …

D’une certaine façon, elle avait contribué à faire le vide autour d’elle et, compte tenu des bruits qui circulaient depuis un certain temps sur son compte, elle devait désormais se méfier de ceux qui étaient encore là et qui, pour certains, étaient francs comme un âne qui recule. Un reproche qu’elle ne pouvait pas faire à Martha qui était en train de l’observer, l’œil mi clos, préparant certainement la prochaine attaque…Un épais dossier était posé devant elle et Irène se dit qu’elle allait encore faire suer tout le monde avec l’article machin truc, alinéa bidule, qu’elle avait déniché au fin fond de statuts largement dépassés. C’était d’ailleurs le principal problème : comment réformer cette association alors que les statuts en vigueur avaient été concoctés à l’époque pour que justement rien ne puisse changer !

Le challenge était énorme mais Irène décidée à aller jusqu’au bout : ceux qui l’appelait « La Tsarine » en coulisse allaient pouvoir mesurer la justesse du sobriquet.

Elle ouvrit la réunion :

– Bien, bonjour à tous, et merci de vous être déplacés… L’ordre du jour doit aborder, dans le cadre plus général de la réforme des statuts, le point du montant de la cotisation pour l’an prochain. Vous le savez tous, la situation de l’ANAR est délicate et nous avons besoin de renforcer le nombre de nos membres si nous voulons redresser la barre… Après plusieurs simulations qui ont été faite par le trésorier, nous allons proposer une adhésion gratuite aux nouveaux membres pour la première année. Nul doute que cela attirera de nombreuses personnes dont la plupart cotiseront dès l’année suivante. En parallèle, nous proposons de mettre en place trois niveaux de cotisation en fonction des prestations choisies par les adhérents. Ainsi, quelqu’un qui connaît des difficultés financières pourra néanmoins rester membre de l’ANAR. Et par les temps qui courent… Qu’en pensez-vous ?

Les uns et les autres se mirent à toussoter autour de la table puis finirent par se déclarer favorables à cette idée frappée au coin du bon sens. Martha, par contre, n’avait dit mot ce qui était particulièrement inquiétant, d’autant que son œil frisait de satisfaction. Irène, pour en avoir le cœur net, demanda :

– Et toi, Martha, es-tu favorable à cette modification des cotisations ?

Un large sourire apparut sur son visage :

– Bien sûr que j’y suis favorable ! Mais ça n’est pas possible…

Elle ouvrit son dossier et poursuivit, avec une satisfaction non dissimulée :

– Si vous aviez pris la peine de regarder les statuts, notamment l’article 163, deuxième alinéa, vous sauriez que ce genre de projet doit être communiqué au comité un mois avant la date de sa réunion ! Or, je ne l’ai reçu que 15 jours avant… Comme les autres d’ailleurs. On ne peut donc pas l’examiner aujourd’hui…

Elle commença à lire l’article en question en levant le doigt comme une maîtresse d’école mais Irène l’arrêta :

– D’accord, d’accord, on connaît les statuts et tout le monde est en phase pour dire qu’ils sont globalement nuls et inadaptés ! En attendant, nous sommes en novembre, le renouvellement des cotisations se fait le mois prochain et il n’y aura pas de nouvelle réunion du comité avant deux mois… Or, des tas de gens apprécieraient que la nouvelle grille tarifaire intervienne vite… On ne va quand même pas les pénaliser un an de plus à cause de ces statuts qui sont nuls et à changer !

– Ils sont peut être nuls mais ils s’appliquent !

Martha n’avait pas ajouté « naninanère » mais on sentait qu’elle aurait bien aimé le faire. Irène soupira et fît :

– Bon, les autres, qu’en pensez-vous ?

Ils se regardèrent un moment puis Bob, un administrateur du sud du pays, fît, sans la regarder :

– Ben… si les statuts ne le permettent pas… Il vaut peut-être mieux attendre le prochain comité…

Les autres hochèrent la tête et Irène, après avoir observé un moment l’assistance, fît :

– Bon, on attendra donc deux mois. Et tant pis pour les nouveaux membres et les gens qui ont des difficultés financières…

Martha eût une petite moue compatissante :

– Oui, c’est dommage mais bon, les statuts… il faut les respecter hein ?

Irène évoqua les autres points de l’ordre du jour, des sujets mineurs qui furent rapidement évacués car ne modifiant rien de substantiel. D’ailleurs, Martha n’intervint que très peu, il était manifeste qu’une seule chose l’intéressait et qu’elle avait remporté cette manche.

La séance fût levée vers 17 heures et chacun se dépêcha de quitter le siège de l’ANAR, prétextant un train à prendre où un rendez-vous urgent. Où était le bon vieux temps qui voyait tout ce petit monde se retrouver au bar du coin afin de boire un verre ? Irène regagna son bureau où Paul l’attendait :

– Alors, ça s’est passé comment ?

– Bien puisque rien n’a été décidé ! Rien d’important en tout cas…

– Les nouvelles cotisations ne sont pas passées ?

– Non, Martha nous a sorti un article des statuts actuels qui nous oblige à envoyer l’ordre du jour un mois avant la réunion… D’ailleurs, que s’est-il passé ?

– Martine a été malade et le secrétariat a pris un peu de retard. Pas de chance… et donc pas de nouvelle grille tarifaire ce qui est nul ! Je me demande quel jeu elle joue… d’autant que c’est au détriment des radioamateurs !.

Pffff ! Elle s’en fout, des radioamateurs, je ne sais même pas si elle a fait un seul QSO de sa vie… Par contre, me contrecarrer semble être devenu son sport favori ! Je me demande combien de temps Hamonline va mettre pour nous tirer dessus… Si ça se trouve, c’est déjà en ligne…

Ça ne l’était pas encore mais le fût dès le lendemain matin, avec un post s’intitulant :

« La Tsarine bat en retraite »

Suivait un article dont il ressortait pour l’essentiel qu’Irène, ivre de pouvoir, régentait tout au mépris des lois. Par contre, pas un mot sur ce qu’auraient pu être les nouvelles cotisations et les raisons ayant conduit à cette proposition…

La présidente décida de rentrer chez elle pour le week-end. Peut-être que l’Anarthon allait sortir quelque chose sur cette affaire pour contrebalancer un peu ce qu’elle venait de lire sur Hamonline ? Curieux, d’ailleurs, cette histoire d’Anarthon, ce collectif diffus qui s’était fixé comme objectif de pousser la réforme de l’ANAR en choisissant la voie externe. Le meneur était un parfait inconnu et elle se demandait bien ce qui pouvait motiver ce type, peut-être qu’il espérait entrer dans les hautes sphères de l’ANAR par ce biais ? Il pouvait toujours courir. En attendant, il allait falloir qu’elle ait l’œil sur ce collectif. Comme si elle n’avait que ça à faire…

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