La conjuration des imbéciles (*)

note liminaire

Ce petit roman est, comme son nom l’indique, une fiction.  L’histoire tourne bien sûr autour du radioamateurisme car c’est un domaine d’activité que j’apprécie, mais c’est à peu près la seule chose qui soit réelle dans ce récit. Pour le reste (tout le reste), j’ai repris les éléments de contexte créés dans « L’irrésistible ascension de F7BVR ».  Par commodité d’abord, mais aussi parce que j’aime bien ce contexte fictif, et que cela me permet de croiser par endroits les différentes histoires que j’ai déjà écrites (« F7BVR » mais aussi « Château Foireux ») voire de faire brièvement ressurgir certains personnages qui m’étaient, pour une raison ou pour une autre, sympathiques.

Une fiction, donc, et avec une grosse dose de parti pris de l’auteur. Autant le dire tout de suite : ça ne se passe pas comme ça dans la vraie vie même si certaines situations piochées ça et là dans l’actualité radioamateur pourraient le laisser penser. Dieu merci ! J’ai en effet choisi, parce que c’est comme ça que ça m’amuse, de caricaturer à outrance les personnages  . Je leur prête des pensées peu nobles et il est clair que cela ne peut se produire que dans le seul contexte romanesque. Autrement dit, s’il y a des gens très bien et très dévoués chez les radioamateurs, qu’ils ne cherchent pas ici des traits qui pourraient leur ressembler car ce ne sont pas ceux qui m’intéressent lorsque j’écris ! D’autres s’en chargent – ou s’en chargeront – bien mieux que moi. J’aime la caricature mais comme je ne sais pas dessiner, il ne me restait que l’écriture.

Aucune prétention littéraire non plus. J’espère juste que vous prendrez autant de plaisir à lire cette petite fiction que j’en ai eu à l’écrire.

F6HQY

(*) Reprise du titre de l’excellent roman de John Kennedy Toole, et du dessin de couverture d’un célèbre San Antonio.

Chapitre I

Irène se demandait parfois ce qui avait bien pu la pousser à briguer la présidence de l’ANAR. La vacance du poste était bien sûr une des explications, le précédent président ne pouvant plus se représenter pour raisons de santé. Mais elle avait aussi conscience que ses amis avaient curieusement mis le paquet pour la convaincre, et elle avait fini par dire oui, espérant vaguement qu’un autre candidat se découvrirait rapidement et qu’elle pourrait lui laisser la place sans décevoir trop ceux qui l’avaient sponsorisée. En fait, personne d’autre ne s’était proposé, les radioamateurs aimant bien gueuler de façon indirecte mais devenant subitement muets lorsqu’il fallait apparaître au grand jour et prendre des responsabilités. Ceci étant, elle comprenait mieux aujourd’hui ce qui avait motivé ses soutiens et qui pourrait se résumer en une seule phrase : une réforme dure de l’ANAR était vitale et la pilule passerait peut être mieux avec le sourire d’une femme.

Elue sans aucun problème dès le premier tour, la femme d’action qu’elle était s’était dit que, quitte à être là, autant en profiter pour vraiment réformer tout le bastringue qui donnait de plus en plus de la gîte : les effectifs fondaient, les réserves financières suivaient la même pente et l’administration se foutait carrément de la gueule du monde en traitant les radioamateurs comme la cinquième roue du carrosse. Ses amis approuvaient, évidemment.

Quelques années plus tard, elle avait admis que cette réforme était en fin de compte le treizième travail d’Hercule, ou bien un remake du nettoyage des écuries d’Augias, car à chaque sujet qui se présentait étaient accolés une foultitude de problèmes statutaires, de problèmes d’égo, de problèmes de préséance… De problèmes d’incompréhension aussi, car il fallait reconnaître que bon nombre de radioamateurs n’avaient pas inventé le fil à couper le beurre… L’histoire de l’ANAR apportait d’ailleurs toute sa pesanteur pour contrer la réforme, sans parler des privilèges que détenaient bon nombre de dirigeants qui multipliaient les embûches sur son chemin afin de freiner les choses, voire marquer un coup d’arrêt, et conserver ainsi qui un statut, qui un avantage, qui une prébende. Ce qui ne les empêchait d’ailleurs pas de proclamer le contraire… Une seule chose était certaine, c’est que la plupart de ces « ténors » du radioamateurisme n’avaient pas touché un micro, un manipulateur ou un fer à souder depuis des lustres, et que l’avenir du radioamateurisme était loin d’être leur préoccupation première.

Irène fût tirée de sa sombre méditation par quelqu’un qui frappait à la porte de son bureau, et elle reconnût tout de suite la manière légèrement retenue de Paul, son secrétaire général qu’elle avait conservé à ce poste alors qu’on disait de lui pis que pendre sous la présidence précédente.

– Entre, Paul…

– Bonjour Irène, dis-moi, tu as regardé internet ce matin ?

– Non, qu’est-ce qui se passe encore ?

– Il y a un article sur Hamonline qui raconte tout ce qui s’est dit lors du dernier Comité Exécutif…

– Putain ! J’aimerais bien savoir qui balance ça à cet enfoiré…

Irène jurait rarement mais, quand il s’agissait de Hamonline, il lui arrivait parfois de perdre son calme. Elle chercha dans les favoris de son PC celui qui correspondait à Hamonline et la page s’afficha rapidement. Le dernier post avait comme titre « Irène fusille Martha ». Suivait un texte où on retrouvait les trucs habituels, le népotisme d’Irène qui faisait n’importe quoi sans rien demander à quiconque, et Martha qui était présentée dans le rôle de Sainte Blandine livrée aux lions… Les coquins de la présidente étaient, pour leur part, dépeints comme des rustres qui rotaient leurs festins plutôt que de bosser un peu… La fin de l’article était consacrée à l’ANAR qui ne foutait rien alors que le ROA faisait un boulot formidable. Tellement formidable d’ailleurs, se dit Irène, qu’ils avaient du mal à avoir plus de 150 adhérents… Suivaient les commentaires des habituels anonymes qui lâchaient les non moins habituelles conneries, ils n’avaient pas l’air de se renouveler bien souvent. Pour l’un, les dirigeants de l’ANAR étaient des alcooliques qui se gobergeaient aux frais des adhérents. Pour l’autre, l’ANAR était dirigée par des incompétents qui ne voulaient qu’une chose : que rien ne change. Irène sourit à cette dernière affirmation qui, en fin de compte, était assez vraie.

Paul avait respecté la méditation de la présidente mais demanda, alors que celle-ci coupait la connexion :

– Qu’est-ce qu’on fait ?

– Rien, comme d’habitude… Que veux-tu qu’on fasse d’ailleurs ?

– Je ne sais pas… Pourtant, je suis sûr que c’est Martha qui balance !

– Hummm… Pas directement je pense car elle est prudente. Mais je suis persuadée que ça vient d’elle. Qui d’autre, d’ailleurs ? Au fait, sais-tu qu’elle t’aime bien ?

– Oui, je sais, et ce n’est pas récent… Le plus drôle, c’est que j’ignore pourquoi ! Je la connais à peine…

Martha était une sacrée épine dans le pied de l’ANAR, et Irène en était d’autant plus désolée que c’est elle-même qui avait été la chercher lorsqu’elle avait accédé aux responsabilités. Il lui semblait alors que Martha était une femme réglo et pleine de rigueur. A la lumière des mois passés, il était devenu évident que ce qui passait pour de la rigueur relevait surtout des œillères d’un aide comptable. Quant au fait d’être réglo… Martha fomentait embrouille sur embrouille pour la déstabiliser, n’hésitait pas à balancer le secret des délibérations du Comité Exécutif, manoeuvrait en coulisse pour se trouver des soutiens… Il semblait même, c’est du moins ce qu’on lui avait rapporté dernièrement, qu’elle était en pourparlers discrets avec le ROA, l’association concurrente qui tentait de reprendre la main depuis quelques mois, et qui avait même réussi quelques jolis coups, notamment en larguant ses principaux boulets. Elle aurait bien aimé pouvoir en faire autant…

Paul demanda, rejoignant sans le savoir les pensées de la présidente :

– C’est quand même étrange que Martha, Hamonline et, discrètement, le ROA, tiennent un discours similaire et nous attaquent d’une façon qui semble si…concertée. Au départ, tous ces gens n’ont rien en commun et plutôt tout pour se détester…

– Oui, tu n’as pas tort… Enfin, ils ont quand même une chose en commun qui est claire : ils ne nous aiment pas ! Et tu connais l’adage : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Néanmoins, je me demande quand même qui fait le lien entre tout ça… Et ce qu’ils ambitionnent réellement…

– Je ne sais pas. Bon, je vais déjeuner, tu viens avec moi ?

– Non, merci, fît Irène, la nourriture de la cafétéria du super marché me réussit de moins en moins !

Paul se retira pendant qu’Irène sortait un Tupperware contenant une salade de crudités qu’elle regarda ironiquement en murmurant :

– Quand je pense que tous ces imbéciles disent que je passe mon temps dans les restaurants quatre étoiles aux frais des adhérents…

Elle planta tristement sa fourchette dans un œuf dur. Sans mayonnaise.

*