12. NOUVEAU PROJET

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En cette fin de mois de janvier, de nouvelles commandes étaient entrées chez arts graphiques, et après la réunion habituelle, Monsieur Doroin informa Denis qu’il était convoqué le lendemain, à dix heures. Il s’interrogea durant la journée sur les raisons de cette convocation. Il imagina que son directeur voulait lui parler des progrès de Marie, mais la raison était très différente ainsi qu’il put s’en rendre compte le lendemain.

Au cours de la journée, il se vit également confier la réalisation d’une nouvelle couverture pour la revue ayant nécessité son déplacement à Paris. Il reconnut avec  émotion la collection que son épouse avait dessinée sur la troisième page de la maquette, qu’il s’empressa de montrer à Marie. Elle n’en crut pas ses yeux en voyant de quoi il s’agissait. En regardant Denis, elle dit qu’elle n’aurait pas pensé un seul instant que cela puisse arriver, si on lui avait dit cela un an plus tôt.

-La rançon du succès, mon amour, lui répondit-il. Tu es maintenant une grande créatrice.

Ce fait constitua l’évènement marquant de la journée et se répandit comme une trainée de poudre. Denis non plus n’aurait pas cru à ce qui l’attendait, le lendemain, en frappant à la porte.

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-Entre. C’était Monsieur Doroin. Il ouvrit et s’aperçut qu’il y avait une autre personne dans la Pièce. C’était Monsieur Gérard, le directeur de la joaillerie. Assieds-toi.

-Il est inutile de vous présenter l’un à l’autre, reprit-il, vous vous connaissez déjà. Ce que tu ne savais pas, c’est que Monsieur Gérard est également un de mes bons amis, et nous avons eu un entretien, lui et moi. Cela te concerne, ou plus exactement, cela vous concerne tous les deux, Marie et toi.

-Je vous écoute.

-Monsieur Gérard souhaite embaucher Marie. Lorsqu’il m’a annoncé le salaire qu’il est prêt à lui offrir, j’ai failli tomber à la renverse. Mais lui et moi comprenons parfaitement qu’il n’est pas question de séparer un couple, surtout s’agissant de jeunes mariés. En ce qui te concerne, je souhaite que tu restes parmi nous, mais je ne pourrais pas t’empêcher de nous quitter, si tu le décidais.

-Ce serait faire preuve d’une grande ingratitude à votre égard, Monsieur Doroin.

-Je ne te le fais pas dire, et pourtant, ce serait bien que Marie puisse travailler pour lui, mais je ne vois pas comment faire.

-D’autant que cette première collection qu’elle a dessinée remporte un succès incroyable. Le potentiel de votre épouse est remarquable, fit remarquer Monsieur Gérard. Pensez-vous qu’elle accepterait de travailler pour moi de manière, comment dire, informelle ?

-Je ne crois pas qu’elle accepterait, et même si ce devait être le cas, je l’en empêcherais. Mais il y a une autre solution qui permettrait de concilier nos différents points de vue.

-Alors là, ça nous intéresse énormément. A quoi penses-tu ?

-Imaginez un accord entre vos deux Sociétés, le prestige de l’un allié au savoir-faire de l’autre dans le domaine du haut de gamme. Cela ne vous tenterait pas ? Peut-être même y avez-vous déjà pensé inconsciemment, sinon vous ne seriez pas ensemble ici.

Les deux responsables se regardèrent. Aucun d’eux n’avait envisagé une telle solution. Ils étaient stupéfaits qu’il ait pensé à cette solution toute simple. Monsieur Doroin demanda à Denis de préciser sa pensée.

-Il y a suffisamment de place pour réaliser une nouvelle division, dans l’ancien hall de stockage du papier qui est à côté de la photogravure. Vous pourriez vous engager à part égale pour cela. Si cela vous convient, je suis prêt à apporter une garantie qui permettra d’obtenir les fonds pour les travaux. Cette nouvelle division pourrait s’appeler «Arts Graphiques Créations», et serait sous la responsabilité de Marie. Avec de bons professionnels, les travaux pourraient être terminés pour la fin de l’année, Et l’activité pourrait être opérationnelle au début de l’année prochaine.

Elle ne pourrait pas, à elle seule, faire le travail pour vos créations, Monsieur Gérard, ni des maquettes, en ce qui nous concerne. Un démarrage correct de la nouvelle activité nécessitera l’embauche de personnel supplémentaire, par exemple deux dessinatrices et une apprentie, dans un premier temps.

Sous l’aspect de la gestion, une personne de arts graphiques pourrait s’en occuper, en collaboration avec quelqu’un de chez vous, Monsieur Gérard. Et je verrais bien la place pour huit personnes, à terme. Un bureau pour Marie et sa collaboratrice directe, qui serait suffisamment grand pour qu’elles y aient aussi leurs postes de dessinatrices, et une deuxième salle avec six postes de travail. Quant à ce que vos dessinatrices réalisent déjà, Monsieur Gérard, cela pourrait être repris ensuite ici pour amélioration.

Monsieur Doroin regarda son ami pour lui dire que cela lui convenait, et il obtint la même réponse en retour. Denis avait gardé son argument massue pour la fin.

-Et à ce prix-là, vous pourrez avoir deux Marie au lieu d’une !

-Explique-toi.

-Marie a une sœur qui dessine, elle aussi, et dont elle dit qu’elle dessine mieux qu’elle! En fait, elles forment un binôme parfait, ce que l’une ne voit pas, l’autre le voit, et lorsqu’elles travaillent ensemble sur un même dessin, le résultat est époustouflant. Je m’en suis rendu compte en les voyant faire. La sœur de Marie est mariée, et vit actuellement dans le Pacifique, où son mari travaille dans un centre d’essai, mais ils vont revenir sous peu, car il va être muté dans un centre de recherches et ils viendront s’installer dans la région.

Je me charge de la convaincre, je sais qu’elle acceptera. Mais je voudrais que tout ceci reste entre nous pour l’instant, et je souhaite que mon épouse découvre qui est sa collaboratrice le jour de l’inauguration de la nouvelle division. Qu’en dites-vous ?

Monsieur Doroin lui répondit que dans ces conditions, plus rien ne s’opposait à la concrétisation du projet. Denis décida de ne pas encore en parler avec Marie.

Les travaux démarrèrent un mois plus tard. Denis et son directeur avaient rencontré entre temps un architecte, à qui le projet avait été soumis. Il avait visité les anciens locaux, qui étaient sains, et s’engagea à terminer les travaux avant la fin de l’année.

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Il avait été décidé de dire au personnel que la nouvelle division était un complément de la photogravure, où seraient réalisées des maquettes. Nicole se montra particulièrement intéressée et demanda s’il y avait possibilité pour elle d’y travailler. Denis répondit que c’était envisageable, et qu’il verrait en temps utile avec les responsables.

Après la fin des travaux de gros-œuvre, Il fit fabriquer par une entreprise de menuiserie les tables à dessin, et prit contact avec une société spécialisée dans les fournitures graphiques, pour le reste du matériel. Tout cela fut stocké dans ce qui serait la future zone de travail de Marie et Judith.

Pendant ce temps, Marie avait terminé la préparation de son brevet, les épreuves étaient programmées pour le mois de mai, et elle avait passé quelques semaines dans la section gravure pour apprendre à réaliser les plaques d’impression. Pour la théorie, Denis lui donnait les informations nécessaires, et elle notait tout scrupuleusement. Il lui restait à apprendre la confection des épreuves, et lors de cette période elle rentra plus d’une fois les mains barbouillées d’encre. Elle apportait un soin tout particulier à cette tâche, dont elle disait que c’étaient les images que le client avait en tête.

Au début du mois de mai, elle était prête à passer son brevet de Compagnon. Les épreuves se déroulèrent sur quatre jours, réparties à parts égales entre la théorie et la pratique.  Elle réussit particulièrement bien les épreuves et s’en tira haut la main pour celle de dessin. Les résultats furent connus deux semaines plus tard, et elle eut droit aux félicitations de jury, lors de la réception que la chambre des métiers avait organisé en l’honneur des nouveaux Compagnons, pour la remise des diplômes. Denis n’avait jamais douté des capacités de son épouse.

-Il te reste du chemin à faire, lui dit-il à l’issue de la cérémonie, il faut maintenant penser au brevet de maîtrise, ce qui t’autorisera à former des apprentis.

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L’activité chez arts graphiques se calma un peu pour la période estivale. Ils avaient décidé de profiter de leurs congés d’été pour participer à un stage de perfectionnement sportif qui devait de dérouler dans une autre région de France. La fédération avait pris contact avec son homologue japonaise, laquelle avait envoyé un entraîneur de haut niveau et cela leur permit de réviser les différentes techniques qu’ils connaissaient, tout en en découvrant de nouvelles, et Denis l’assistait en outre pour la prise en charge des moins aguerris. Sur les tatamis, Denis n’accordait aucun privilège à son épouse, et Marie se retrouva plus d’une fois en mauvaise posture lors des exercices de combat en groupe, qu’il devait arbitrer.

A leur retour, un courrier de Judith les attendait. La sœur de Marie et son mari devaient revenir en France devaient revenir en France le mois suivant et souhaitaient que Denis les renseigne sur les possibilités de logement dans une petite bourgade, située à une trentaine de kilomètres de chez lui, et proche du nouveau lieu de travail de Pierre. Denis prit immédiatement contact avec le père de Patrick qui leur proposa deux jours plus tard une confortable maison en location, à un tarif très intéressant.

Marie se réjouissait à l’idée de retrouver sa sœur, qu’elle verrait beaucoup plus souvent à l’avenir.

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Denis s’était vu remettre lors de sa dernière semaine de congés la clef de la future maison par le père de Patrick. Il s’y rendit, accompagné de Marie, lors de leur ultime week-end avant la reprise. Elle proposa d’y apporter les meubles dont elle n’avait plus l’usage et qui étaient dans son ancien appartement, qu’elle devait libérer sous peu.

-Ce sera mieux qu’un garde-meubles où je risquerais de les oublier ! Et cela leur évitera des frais inutiles pour le transport.

Judith et Pierre revinrent fin août. Marie et Denis les attendaient à l’aéroport. Ils ne s’étaient plus vus depuis le mariage, et les retrouvailles furent chaleureuses. Le soir même, ils étaient chez eux, où Denis avait préparé par avance un barbecue. Marie, de son coté, avait décoré la maison avec quelques-uns de ses dessins ramenés des îles.

Il leur restait une semaine avant que Pierre ne reprenne le travail. Ils mirent à profit ce laps de temps pour s’installer dans leur nouvelle demeure. Marie ne ménagea pas sa peine pour les aider, elle rentra souvent tard après le travail durant quelques jours et conduisait en outre sa sœur et son beau-frère dans les magasins pour acheter ce qui leur manquait encore.

Denis rendit les clés de l’ancien appartement de Marie à son directeur, en disant que de futurs embauchés pourraient en profiter par la suite.

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A la rentrée, les travaux de la nouvelle section avaient repris, mais les finitions et l’aménagement restaient à réaliser. Le plan d’embauche pour la nouvelle section avait été décidé, et Monsieur Doroin chargea Denis de s’en occuper. Conjointement avec Marie, précisa-t-il, puisqu’elle était la première concernée. Denis avait carte blanche et se décida à en parler un soir avec sa femme.

-Il faut que nous mettions en place le recrutement pour le personnel qui sera embauché pour la nouvelle division, et je vais avoir besoin de toi. Monsieur Doroin a demandé que nous nous en occupions tous les deux et j’ai besoin de ton aide pour réaliser les tests de sélection. En plus de Nicole, qui y sera mutée, nous retiendrons trois personnes, dont une apprentie. Je souhaite faire réaliser ces sélections sur deux jours et nous aurons probablement beaucoup de candidates, et il y aura notamment des épreuves de dessin pour les départager.

Marie lui proposa une première épreuve consistant à réaliser une gamme chromatique avec trois couleurs acryliques, en incluant un piège nécessitant une quatrième couleur, pour obtenir un bon rendu. Denis prenait des notes.

-Nous pourrions aussi rajouter l’utilisation d’une lampe «couleur du jour»  pour voir qui saura en tenir compte, et regarder quelles sont celles qui occuperont les places les plus près des fenêtres. Et je verrais bien aussi une épreuve de dessin à main levée, par exemple une cruche posée en hauteur au milieu de la salle, comme nous faisons aux beaux-arts. En plus de cela, il pourrait y avoir la recopie d’un dessin existant.

-Excellent, répondit Denis, d’ailleurs pour ce dernier point, j’ai déjà une idée. Je pense au portrait de Trinidad que tu as dessiné pendant notre voyage de noces.

-C’est vrai que c’est un bon choix. Les reflets m’ont procuré quelques difficultés. Je pense que ces trois épreuves nécessiteraient une journée. Une heure pour la gamme, deux heures pour le dessin à main levée et quatre heures pour la recopie.

-Soit un total de sept heures auxquelles il faudra rajouter le temps pour les accueillir et leur présenter la situation. Je souhaiterais que tu t’en charges si tu le souhaite, et nous pourrons à l’issue de cette première journée écarter les profils les moins intéressants. Et pour le choix final, je prévois une épreuve de réalisation de maquette, un peu comme celle que je t’avais fait passer, mais en plus compliquée, pour la matinée suivante. Et pour terminer, un questionnaire simple, sur les principes et les lois de l’optique, pour celles qui les connaîtraient un peu.

-Et pour la sélection finale ?

-Pour cela, je compte particulièrement sur toi, il faudra choisir celles avec qui tu auras eu le plus de feeling durant ces deux journées.

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Marie s’attela à la préparation des épreuves de dessin, tandis que Denis s’occupa de faire paraître dans la presse locale deux annonces successives pour la recherche des candidates. Les réponses à ces publications représentaient quarante-cinq lettres de candidature et  une présélection s’imposait pour ne retenir que les quinze personnes les plus motivées.

Ce fut l’objet de la réunion hebdomadaire qui suivit, à laquelle Marie avait été conviée. Mais elle ignorait que les personnes y participant étaient appelées, tôt ou tard, à assumer des responsabilités dans l’entreprise. Il avait également été convenu de se renseigner auprès de Nicole pour certaines des postulantes qui travaillaient à l’imprimerie municipale. Denis expliqua également pourquoi il avait décidé de soumettre toutes les candidates, tant les apprenties que les dessinatrices, aux mêmes épreuves de sélection.

-Nous verrons ce que des débutantes savent faire, et compareront avec le travail de dessinatrices de métier. Nous aurons peut-être une belle surprise. Il nota également le nom de deux des candidates retenues, qui travaillaient auparavant avec Nicole. A l’issue de la réunion, Monsieur Doroin voulut lui parler en particulier. Il avait écarté d’office une autre lettre de candidature. La postulante travaillait, elle aussi, à l’imprimerie municipale, et sa lettre était accompagnée d’une recommandation, écrite de la main de Robert.

-Qu’en penses-tu ?

-Il a probablement un compte à régler avec cette personne. Il aura pensé à un refus de notre part,

en voyant qu’il la recommandait. Je pense qu’elle doit avoir sa chance comme les autres. Le directeur était du même avis, et Denis informa Marie en fin de journée qu’il y avait une candidate supplémentaire qui passerait les tests.

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Les convocations avaient été envoyées le jour suivant, et indiquaient la date des épreuves qui avait été fixé la semaine suivante. Le jour dit, les seize personnes étaient présentes, Denis et Marie se chargèrent en premier lieu de les accueillir et de leur expliquer ce qu’ils attendaient d’elles. Ils avaient remarqué qu’elles étaient toutes intimidées, et il avait fait préparer du café, ce qui contribua à dénouer l’ambiance. Denis voulait qu’elles soient à l’aise pour qu’elles donnent le meilleur d’elle-même.

Le repas fut pris en commun à la cantine, et Denis les observa tout à tour. Il en remarqua plus particulièrement deux, qui se distinguaient des autres par leur calme. Un bon critère pour effectuer du travail de précision, pensa-t-il. A la fin de la première journée, son choix était presque fait, ces deux personnes étaient celles qui avaient le mieux réussi les épreuves. Elles étaient les seules, à avoir noté sur la gamme chromatique qu’il manquait une couleur la réaliser.

En arrivant le lendemain, elles découvrirent toutes un petit vase avec une fleur, sur leur table. Une simple idée de Marie, que Denis mit à profit pour en faire une épreuve supplémentaire. Il leur expliqua qu’il y aurait une épreuve de dessin libre pour clôturer la journée, et à part les deux personnes repérées la veille et une future apprentie, elles dessinèrent toutes le vase ou la fleur.

Après leur départ, Denis proposa à Marie qu’ils établissent chacun une liste avec le nom des trois personnes qui convenaient au mieux. Ils avaient écrit les mêmes noms sur la liste. Les candidates retenues s’appelaient Evelyne et Virginie,  l’apprentie se nommait Sarah.

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Quelques jours plus tard, Denis demanda à Marie de dessiner une collection.

-Je voudrais que tu crées une série de bijoux, en t’inspirant des symboles de la République, pour la présenter à Monsieur Gérard. Mais considère ce que je te demande cela comme un travail à réaliser, je veux faire un geste pour lui.

-C’est vrai qu’il a été gentil, en nous offrant nos alliances. Tu penses à quoi ?

-Une collection destinée aux femmes Ministres. Cela lui suggérera peut-être d’autres  idées.

Elle s’attela à cette tâche le soir en rentrant. Elle consacra plus d’une soirée  à dessiner ce que son mari lui avait demandé, mais elle ne voulut rien lui montrer avant que le projet ne fut terminé. Elle avait une idée bien précise et voulait en faire la surprise à Denis.

Plusieurs semaines s’écoulèrent, au terme desquelles elle dévoila le fruit de ses travaux à Denis. Ce n’était pas une mais deux collections qu’elle avait réalisé. Elle lui expliqua que la deuxième série était une version simplifiée, destinée au public.

-S’il souhaite commercialiser ce genre de bijoux, il aura plus de succès s’il s’adresse à plus de monde.

-Tu es géniale, mon amour. Je n’y aurais pas pensé. Tu t’es, encore une fois, dépassée.

Denis voulait que Monsieur Gérard découvre ces nouvelles collections lors de l’inauguration de la nouvelle division. Ils en avaient parlé, Monsieur Doroin et lui, et avaient décidé que cela aurait lieu peu avant Noël, un an après l’annonce du mariage. Les travaux de finition étaient bien avancés, l’architecte avait tenu parole, et tout se présentait de la meilleure manière. Il restait à équiper la nouvelle salle avec le matériel destiné aux dessinatrices.

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Il appela Judith à la fin du mois de novembre, sans que Marie n’en sache rien. Il se rendit chez elle un après-midi, prétextant une visite chez un client. Elle était heureuse de le revoir et avait également appelé Pierre pour qu’il soit présent.

-Tout d’abord, je dois vous dire que Marie ne sait rien de ma démarche, leur dit-il. Cela doit absolument rester entre nous. Puis il demanda à sa belle-sœur si elle voulait toujours encore travailler, expliquant que Marie lui avait souvent dit que c’était le souhait de Judith. Elle lui répondit que c’était le cas et qu’elle aurait aimé travailler avec sa sœur, mais qu’elle désespérait de trouver un poste dans le domaine du dessin.

-Tu peux considérer ton vœu comme exaucé, Judith. Il leur raconta comment les dessins qu’elle avait présenté à Paris avaient conduit à la création de la nouvelle division. Il précisa également que Marie en serait la responsable, mais que cela lui serait  annoncé au moment de l’inauguration.

-Il faudra aussi qu’elle ait une collaboratrice directe, et j’ai pensé à toi. Je vous ai vu dessiner ensemble à Pâques, et j’ai été conquis. Vous aurez droit toutes les deux à un espace réservé, à côté de la salle des autres dessinatrices. Cette nouvelle activité démarrera en janvier, et l’inauguration aura lieu fin décembre. J’aurais besoin de toi ce jour-là. Je voudrais qu’elle découvre sa nouvelle collaboratrice en train de travailler lorsqu’elle débouclera la porte de son nouveau service.

Il s’adressa à Pierre pour lui demander s’il pourrait conduire Judith chez arts graphiques à la date prévue. Cela ne posait pas de problème à son beau-frère qui suggéra de passer ensemble la soirée. En guise de conclusion, Denis leur dit qu’il était heureux que Judith ait accepté, et qu’il s’occuperait des formalités administratives.

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Monsieur Doroin avait repris de l’idée de Denis pour organiser la petite cérémonie, et fit appel au même traiteur, mais en lui disant que pour l’occasion, les frais seraient payés par arts graphiques. En voyant ce qui se préparait, certains se demandèrent si un nouveau mariage allait être annoncé.

-Allez savoir ! répondit le directeur qui passait à ce moment-là.

L’ensemble du personnel commença à se rassembler dans la grande salle de montage à partir de seize heures. La presse avait également été convoquée, ce qui étonna les employés. Les nouvelles dessinatrices avaient également été invitées. Monsieur Doroin arriva une demi-heure plus tard, accompagné d’une personne inconnue, sauf pour Denis et Marie qui reconnurent Monsieur Gérard. Il s’approcha d’eux pour les saluer, en complimentant Marie pour sa tenue. Denis avait  insisté pour qu’elle porte sa plus belle robe.

-Je suis très heureux de vous retrouver. Et je tiens à vous féliciter à nouveau pour votre collection. Elle a rencontré un succès inespéré, même au-delà de nos frontières.

Marie le remercia. Elle se demandait ce qu’il venait faire dans l’inauguration d’une activité consacrée à l’élaboration de maquettes. Denis, comme s’il avait lu sa pensée, la regarda avant de lui dire que les informations qui circulaient sur la nouvelle division n’étaient peut-être pas ce que tout le monde croyait. Après s’être assuré de la présence de tous, Monsieur Doroin prit la parole. Ils voulaient tous savoir de quoi il s’agissait, et un silence attentif s’instaura.

-Il y a un an, nous étions tous réunis dans ce même endroit, et nous avions appris la plus belle des nouvelles. Aujourd’hui est un autre de ces moments particuliers, et il va encore une fois être question de promotions. Mais cette fois nous resterons dans le cadre professionnel.

Quelques temps avant le mariage de Denis et Marie, mon ami ici présent, Monsieur Gérard, m’avait contacté pour me faire part de sa rencontre avec nos jeunes mariés. Il faut que vous sachiez qu’il est le directeur d’une grande joaillerie parisienne, et il a réalisé les alliances de Denis et Marie. Lors de leur entrevue, Marie lui avait remis les dessins de la collection que vous connaissez tous.

Lui et moi nous étions rendu compte chacun de notre côté du talent de Marie, et nous avions pensé tous deux qu’il ne fallait pas le laisser gâcher. Mais comme nous ne voulions pas les séparer, il a bien fallu trouver une autre solution, et c’est Denis qui nous a suggéré comment procéder. C’est pourquoi nous avons construit cette nouvelle division qui est aussi un studio de création, et nous l’avons appelé AG-Créations.

Le choix de la personne s’occupant de cette nouvelle activité allait de soi, et c’est pourquoi nous avons décidé de nommer Marie responsable. Ils applaudirent tous et Marie manifesta son émotion en rougissant.

-Mais elle seule ne suffirait pas et nous avons décidé d’embaucher trois autres personnes, qui sont Evelyne, Virginie et Sarah que vous voyez à ses côtés. J’ai décidé aussi d’y affecter Nicole, pour l’activité maquettes. Enfin, nous avons décidé que Marie sera assistée par une personne qui sera sa collaboratrice directe. Notre choix s’est porté sur la personne qui te conviendra le mieux, Marie, et je te propose maintenant de découvrir qui c’est en ouvrant symboliquement la porte de ton nouveau service. Nous reviendrons ensuite ici pour d’autres nouvelles et nous trinquerons au succès futur de AG-Créations.

Nicole, qui avait voulu jouer la demoiselle d’honneur, présenta à Marie un coussin de velours sur lequel était posé une clé. Elle la saisit et tous l’accompagnèrent devant la porte. La première chose qu’elle vit en ouvrant fut un arrangement de roses que Denis avait fait préparer pour elle, et elle découvrit avec stupeur ses collections «République» disposées de part et d’autre sur les deux rangées de tables.

La porte du fond était ouverte et vivement éclairée. Elle distingua une silhouette et s’approcha pour faire connaissance de sa nouvelle adjointe. En entrant dans le bureau, elle s’exclama

-Toi ! Marie venait de reconnaître sa sœur, et elles se serrèrent dans les bras l’une de l’autre. Pour ceux qui ne la connaissent pas encore, voici Judith, ma sœur. C’est vrai qu’elle est la meilleure collaboratrice que j’aurais pu imaginer.

Monsieur Gérard avait repéré les dessins de la nouvelle collection et les regardait attentivement. Denis était à ses côtés, il lui expliqua l’idée que Marie avait eue, et Monsieur Doroin rappela à tous qu’il fallait retourner dans la salle de montage pour la suite, où il demanda le silence avant de poursuivre.

-Nous sommes aussi réunis pour une autre raison. Aujourd’hui, Monsieur Gildon va nous quitter, il a mérité sa retraite. Je connais peu d’hommes qui se sont autant dévoués pour notre entreprise, et j’ai le grand plaisir de vous annoncer à tous que c’est Denis qui lui succédera. Je vous passe la parole, Monsieur Gildon, je crois que vous voulez nous adresser quelques mots. Celui-ci  les regarda tous, et il commença à parler.

-Ce que je vais vous dire, aujourd’hui, personne ne le sait. Dans ma vie, j’ai eu un rêve, un seul. J’ai toujours rêvé de voir un jour deux personnes s’aimer et partager la passion de notre métier. Il regardait Denis et Marie. Ce rêve s’est réalisé au-delà de tout ce que j’avais pu imaginer grâce à vous, mes enfants. Et permettez à un vieux bonhomme qui ne sera bientôt plus ici de vous appeler ainsi une fois. Et je vous souhaite à tous une bonne continuation chez arts graphiques.

Les applaudissements redoublèrent d’intensité. Ils trinquèrent tous à sa retraite, et Monsieur Gildon apprit lors des discussions diverses qui suivirent que Nicole et Didier avaient eux aussi décidé de se marier prochainement.

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Un article élogieux parut dans la presse locale deux jours plus tard. Cet article informait aussi les lecteurs des changements qui étaient intervenus dans la Société. En le lisant, Robert n’avait pas eu besoin que Denis rappelle sa promesse pour qu’il s’en souvienne.

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