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8. PÂQUES

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-Penses-tu qu’elle serait un bon élément ? Monsieur Gildon venait de poser la question à Denis. Nicole avait précédemment envoyé une lettre de candidature, et ils examinaient son C.V.

-Probablement, répondit Denis. Je l’ai déjà rencontrée, lors de compétitions, et j’avais fait sa connaissance lors de mon passage de grade. Nous avions même mangé ensemble, avec Marie et Didier. Je sais seulement qu’elle est maquettiste, et elle me paraît être une personne sérieuse. Par ailleurs, elle a changé de club, et s’entraîne désormais chez nous. Je crois même qu’elle et Didier ont eu un coup de foudre réciproque, mais aucun n’a encore parlé à l’autre.

-N’oublies pas que lorsque je partirai à la retraite, c’est toi qui occupera ce bureau, et il faudra te remplacer. Et aussi remplacer le personne qui te remplacera. Mais nous verrons cela en temps utile. Si nous l’embauchons maintenant, cela nous laissera le temps nécessaire pour préparer ces changements.

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Marie avait commencé à pratiquer le judo et elle et Denis se voyaient de plus en plus souvent en dehors des heures de travail. Une nouvelle pizzeria avait ouvert en face du centre commercial, et ils y avaient pris leurs habitudes. Ils se découvraient chaque jour davantage et Pâques n’était plus très loin. Elle lui parlait souvent de sa passion pour la peinture, et il décida un jour de lui faire un cadeau.

Ils s’étaient promenés un samedi, et en passant devant un magasin d’art, elle s’était extasiée devant un coffret de peinture à l’huile pour artistes, qu’elle admira longuement avec un peu d’envie dans le regard. Il  retourna un peu plus tard dans le magasin, et acheta le coffret. Mais un modèle haut de gamme.

Il lui offrit le coffret une semaine avant Pâques. Pour que la surprise soit complète, il avait demandé un emballage cadeau. Après l’avoir déballé, elle resta muette de stupeur.

-Il est encore plus beau que celui que j’ai vu. Je ne savais même pas qu’il en existait de ce modèle. Si tu savais comme je suis heureuse. Oh, merci, je t’adore ! Il répondit simplement que ce serait dommage qu’elle se prive de peindre avec cette technique.

-Et je suis sûr que tu vas réaliser des œuvres admirables. Elle porta son cadeau dans l’atelier et se mit de suite à l’ouvrage. Denis la regardait faire, elle maîtrisait parfaitement son art. Elle ne se rendit même pas compte qu’il était reparti discrètement. Elle lui raconta plus tard qu’elle avait peint jusqu’à onze heures du soir sans voir le temps passer.

La semaine de Pâques, Marie rappela à Denis qu’elle l’attendait le vendredi. Vers douze heures, précisa-t-elle.

-Le repas sera prêt. Je compte absolument sur ta présence, Judith et Pierre viennent au courant de l’après-midi et je tiens à ce que tu fasses leur connaissance. Il lui confirma qu’il viendrait.

-Mais seulement si je peux t’aider. Il n’y a pas de raisons pour que deux personnes qui s’apprécient ne partagent pas les corvées. Mais il ne lui dit pas qu’il avait préparé une surprise pour la soirée. Il avait appelé Pierre, l’ami de son père, la veille, pour l’inviter à manger, avec Anne-Sophie son épouse, ainsi qu’Anne et son compagnon. Il voulait leur présenter Marie. Mais surtout il devait parler d’abord avec elle.

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En arrivant chez elle, il posa un petit paquet sur la table basse du salon. Il avait acheté une petite boite de chocolats pour Judith. Pour Marie, il y avait un autre paquet, qu’il lui remit à la fin du repas. Une anthologie bilingue de poésie espagnole.

-Cela te permettra de commencer à apprendre cette belle langue, si tu le souhaites.

Judith et Pierre arrivèrent peu après. Marie et Judith de jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Marie fit les présentations, et Judith dit discrètement à Denis qu’elle voulait lui parler, alors qu’ils prenaient place,  tandis que Marie était allée chercher des boissons.

-Judith, il y  a quelque chose pour toi sur la table, dit Marie en revenant avec un plateau. C’est de la part de Denis. Judith voulait faire durer le plaisir et n’ouvrit pas de suite ce qui lui était destiné, avant de visiter l’appartement.

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Elle restèrent un long moment ensemble dans le bureau qui servait d’atelier de peinture, tandis que Denis et Pierre liaient connaissance. Marie montra à sa sœur ses derniers travaux, et de nouveaux croquis. En les entendant rire, les deux hommes les rejoignirent et Denis fut surpris de les voir dessiner ensemble sur un même support. Ainsi qu’il put en juger, leurs idées exprimées sur le papier se complétaient de la plus belle des manières.

-J’ai envie de prendre un peu l’air, dit subitement Judith. J’étais enfermée dans l’avion, puis dans la voiture, je dois bouger un peu. Elle se rendit sur le balcon, et demanda si quelqu’un voulait l’accompagner. Denis accepta de lui tenir compagnie.

Il s’adressa à Judith et lui dit

-Tu veux me parler de Marie, viens en au fait, je t’écoute.

-Ma sœur t’aime, elle t’aime profondément, sincèrement. Elle t’aime comme elle n’a encore jamais aimé personne. Je suis sure que vous pourriez être heureux ensemble. N’attends pas trop longtemps et ne laisse pas passer ta chance. Et avec ce que vous avez traversé tous les deux, je ne comprendrais pas que tu la fasses souffrir. Mais si cela devait arriver, je crois que je te haïrais.

-Sois rassurée, je ne veux pas lui faire de mal, bien au contraire. Je souhaite qu’elle soit la femme la plus heureuse et je rêve de la voir s’éveiller, avec les yeux remplis de bonheur. Tu ne peux même pas imaginer combien ce que tu viens de dire compte pour moi ! Quand nous prendrons le café, parle d’elle, et ensuite demande moi ce que je pense de ta sœur. Marie les appela. Ils entrèrent et prirent place dans le salon. Judith regardait alternativement le petit paquet posé devant elle et Denis. Après quelques instants, elle dit

-Tu sais, Marie, je trouve Denis de plus en plus sympathique. Elle se tourna vers Denis, et rajouta

-Et je sais presque tout de toi. Chaque fois que Marie me téléphone, elle me parle de toi. Ca  n’arrête pas. Denis ceci, Denis cela, et Denis m’a emmené au concert et il m’a envoyé des fleurs, et je rencontre des personnes intéressantes, et il m’apprend un métier passionnant, et il m’a aidé pour l’appartement, etc. etc. Vraiment, ça n’arrête pas. Je me demande même parfois si elle n’est pas amoureuse de toi!

Marie avait imperceptiblement rougi. Traitresse! pensait-elle. Mais elle ne pouvait pas le dire car Denis aurait su ce qu’elle éprouvait pour lui. Elle dit à sa sœur

-Judith! Denis, c’est mon chef! Je t’interdis de parler ainsi! Judith fit mine de se taire, elle posa sa main gauche sur sa bouche, et commença à compter avec les doigts de sa main droite. A cinq, elle ouvrit la bouche pour dire

-Bon, bon, si tu ne veux plus que je parle de toi, je ne dirais plus rien. Mais je vais le demander à quelqu’un d’autre. Denis, que penses-tu de ma sœur ?

Marie était prête de défaillir, et se tourna vers Denis

-Tu n’es pas obligé de répondre.

-Cela ne me dérange pas. Il regarda Judith avant de poursuivre. Bien au contraire. En premier lieu, concernant l’aspect professionnel, je ne dirai … rien. En effet, dès le départ, Marie et moi avons décidé que nous ne parlerions jamais du travail en dehors du travail, et encore moins de nous juger mutuellement. Puis, en s’adressant à Judith, par contre, ce que je pense de ta sœur, sur le plan personnel, je vais le dire. Mais c’est à Marie que je vais le dire. Il la regarda droit dans les yeux et continua.

-Marie, tu es une jeune femme merveilleuse et séduisante. Grâce à ta présence, mon cœur a guéri et j’ai tourné la page. Maintenant, ce n’est plus « je t’aime bien ». Marie était suspendue à ses paroles. Quand je te parle, j’ai envie de te dire « mon cœur » et quand tu es près de moi, j’ai envie de te serrer dans mes bras et de t’embrasser. Et pour toi et moi, il faut maintenant faire le point. Alors  laisse-moi te dire ceci .. Marie, apprends-moi le langage de ton cœur, et surtout, surtout, apprends-moi à t’aimer davantage, parce que j’ai sacrément envie de faire un bout de chemin avec toi, et je voudrais…

…  que ce chemin nous mène le plus loin possible … et même au-delà.

En entendant cela, Marie fondit. Elle regarda Denis en disant « Mon amour! » et rapprocha sa bouche de la sienne. Ils échangèrent leur premier baiser. Très doux. Très tendre.  Leur bonheur était en route. Le moment était venu, pour elle aussi, de tout lui dire.

-Je t’aime, je t’aime, je t’aime comme une folle depuis le premier jour. J’attendais juste que tu parles le premier pour te le dire. J’aurais attendu tout le temps qu’il aurait fallu et ce que tu viens de me dire sont les paroles les plus merveilleuses que j’ai entendu de toute ma vie.

-Ma douce chérie, répondit Denis. Mais je dois te dire encore autre chose. Si tu te souviens, il y a trois mois j’étais à Paris. En sortant de chez le client à qui j’avais apporté les épreuves, il me restait un peu de temps, et je suis allé me promener. En me promenant, je suis passé près d’une boutique. Je n’avais pas prêté particulièrement attention à l’enseigne, mais la vitrine avait attiré mon regard et je me suis approché.

C’est alors qu’il s’est produit quelque chose. Je t’ai entendu. J’ai entendu ta voix dans ma tête et tu me parlais. Tu me disais « Denis, je t’aime » et mon cœur s’est mis à battre fort. Fort comme il n’avait jamais battu pour quiconque. Tout est devenu limpide, et j’ai pensé … ce sera Marie ou personne, et ceci, Marie, c’est ma promesse que je te fais aujourd’hui devant Judith et Pierre. Mais je veux te dire également que je suis entré dans cette boutique. Je leur ai expliqué ce que je voulais, ils l’ont préparé, et je l’ai reçu quinze jours plus tard.

Marie le regardait, intriguée. Il reprit:

-Et j’attends depuis ce jour-là le moment idéal pour te l’offrir, je crois qu’il n’y aura jamais de meilleur moment que maintenant. Il ouvrit sa sacoche, en retira un petit paquet qu’il  posa sur la table devant Marie. Elle prit son temps pour défaire le ruban qui entourait le cadeau de Denis. Elle voulait savourer cet instant unique. En enlevant le papier, elle s’exclama

-C’est inimaginable. Cette boite, telle qu’elle est, là! J’en ai rêvé cette nuit. Exactement la même, avec les initiales de nos prénoms enlacées dans un cœur. Je n’arrive pas à le croire. Et dans mon rêve, quand j’ai voulu l’ouvrir, je me suis réveillée, et j’étais malheureuse. Je pensais que je ne saurais jamais ce qu’il y avait dedans. Et maintenant, elle est posée, là, devant moi …

-Il ne tient plus qu’à toi de faire de ton rêve une réalité, ma douce.

Elle ouvrit la boite et resta sans voix, figée par l’émotion qui l’avait envahie. Elle venait de découvrir ce dont elle se doutait déjà. Une bague. Une bague en or, surmontée de trois saphirs de Birmanie, disposés en triangle, avec en leur centre un diamant, le tout enchâssé dans des petits cœurs avec deux filets enlacés en relief sur le pourtour. Il y avait aussi un petit message manuscrit qui disait «Pour sceller ma promesse de m’engager avec toi»,  le tout accompagné du certificat d’authenticité d’un grand joaillier de la capitale. Elle la prit délicatement avec la main droite et l’approcha lentement de l’annulaire de sa main gauche.

-En la passant à ton doigt, lui dit alors Denis, cela signifie pour moi que tu acceptes que je tienne ma promesse. Elle n’hésita pas et engagea fermement la bague sur son doigt. Et j’attendais seulement que tu la portes pour te dire je t’aime, mon amour, reprit-il. Judith avait suivi avec émotion leurs échanges.

-Eh bien, il était temps pour vous deux, s’exclama-t-elle. Si je comprends bien, cela laisse augurer d’un mariage. Non seulement vous vous aimez, mais en plus vous êtes médiums ! Cela promet pour l’avenir.

Marie avait appuyé sa tête sur l’épaule de Denis. Il avait passé son bras par-dessus l’épaule de Marie

-Si tu es prête, je le suis.

-C’est quand tu le voudras, mon amour.

-Nous allons dire janvier, l’année prochaine, dans ce cas. Il faut laisser à Judith et Pierre le temps de revenir, il y aura aussi toutes les formalités, prendre rendez-vous à la mairie et chez Monsieur le curé.

-C’est vrai, tu acceptes de te marier à l’Eglise? dit-elle les yeux brillants.

-Mais bien évidemment. je ne peux pas concevoir un seul instant que celle qui sera mon épouse devant les hommes ne la soit pas, avant tout, devant Dieu.

-Quand je pense que l’autre crapule t’avait refusé le mariage religieux, l’interrompit Judith.

-Oui, répondit sa sœur, le regard un peu vague. Cela a d’ailleurs été plusieurs fois un sujet de discorde. Plus tard, qu’il disait. Alors je n’ai plus insisté.

-Mais c’est merveilleux, nous aurons droit à une vraie messe de mariage, au lieu d’une simple bénédiction. Et je suis sûr que tu as une belle robe blanche toute neuve, soigneusement rangée, qui n’attend que d’être portée.

-Je t’aime, redit elle en l’embrassant à nouveau. A quoi Judith répondit, en regardant Pierre

-Je crois qu’on va aller faire un tour, Ces deux-là ont beaucoup de choses à se dire. Cette idée contrariait Denis. Il avait prévu autre chose et le fit savoir

-Certainement pas. Ce soir vous êtes tous les trois mes invités. J’ai d’ailleurs réservé une bonne table et nous sommes attendus. Et d’un air mystérieux

-Qui sait, il y aura peut-être d’autres surprises. A ce moment-là, Marie voulut aller dans la chambre, et demanda à Judith de l’accompagner pour choisir une robe. Elle ne savait pas quoi mettre, disait-elle.

-Reste encore un peu près de moi, chérie, tu as le temps, j’ai tellement envie que tu sois encore un peu dans mes bras. C’est si bon. Elle demanda à Pierre de mettre un CD dans la chaine, et quelques instants plus tard, la sonnette résonna dans l’entrée. Marie se leva, et arrivée près de la porte, elle demanda dans l’interphone qui était là. Elle entendit

-Une livraison pour Madame Marie

-Mais je …

-Ce n’est pas une erreur, mon amour, tu peux ouvrir sans craintes. Elle regarda Denis, interloquée. Elle s’exécuta, pendant que Judith, à voix basse, questionnait Denis.

-Des fleurs ? Denis fit non de la tête et arbora un grand sourire, en mimant avec ses mains le contour d’une robe. Judith était époustouflée. Le livreur était sur le palier et la sonnette tinta à nouveau. Marie lui ouvrit la porte.

-Bonjour Madame, permettez-moi de me présenter, dit le nouvel arrivant. Je suis Monsieur Serge, maître couturier auprès de la maison R, de Paris, et la personne qui m’accompagne est Madame Agnès, notre première couturière et spécialiste en retouche. Nous venons vous livrer votre robe, nous avons cru comprendre lors de sa commande qu’il s’agissait d’un jour particulier en ce qui vous concerne, et c’est la raison de notre présence. Nous vous saurions fort gré de ne dire où nous pouvons procéder à l’essayage. Denis répondit que le bureau conviendrait le mieux, et Marie s’y rendit en compagnie des deux employés de ce grand couturier de la capitale.

Dans l’un des cartons que ceux-ci avaient apporté, elle découvrit une superbe robe, en soie damassée, de couleur bleue, légèrement dégradée de haut en bas, ornée de plissements sur le bas, avec de fines bretelles brodées, et comportant un col en cœur.

C’était une robe superbe et parfaitement en harmonie avec la couleur de ses yeux. Elle se prêta de bonne grâce à l’essayage, et le couturier remarqua deux retouches que son assistante s’empressa d’effectuer.

Elle voulut ouvrir le deuxième carton, mais il l’en empêcha, en lui précisant qu’il s’agissait d’un châle, pour lequel Denis avait expressément demandé qu’elle ferme les yeux afin de le découvrir posé sur ses épaules. En les ouvrant à nouveau, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’un châle en vison bleu de Sibérie, et ses yeux brillèrent d’un plaisir intense.

Lorsqu’elle fut prête, le couturier la complimenta et elle sortit du bureau pour retourner dans le salon. Les deux employés repartirent, Judith, Denis et Pierre la regardèrent, et chacun y alla de son commentaire. Mais ce fut sans conteste celui de Denis qui l’émut le plus. Il lui dit qu’il la trouvait merveilleuse, et rajouta que rien ne serait jamais trop beau pour elle. Il se plaça derrière elle, regarda Judith en mimant un collier et demanda s’il ne manquait pas quelque chose. Judith comprit à demi-mot, et dit qu’un collier compléterait parfaitement l’apparence de Marie. Elle demanda à sa sœur si elle avait encore son collier de pierres colorées, mais le visage de Marie se referma et elle dit qu’elle ne l’avait pas gardé, parce qu’elle n’avait rien voulu conserver qui lui rappela son ex-mari.

-N’y pense plus, dit Denis. J’ai justement une autre surprise pour toi, et qui conviendra parfaitement. Il prit sa sacoche, l’ouvrit et en retira un petit paquet qu’il tendit à Marie. Ses mains tremblaient lorsqu’elle en prit possession. Mais c’est particulier, rajouta-t-il. Ce n’est pas moi qui te l’offre. Un jour, j’avais accompagné ma mère faire des emplettes, et elle a trouvé cette petite chose. Elle m’avait alors dit que ce serait pour ma future épouse, qu’elle lui offrirait le jour où je me déciderais à me marier et avant que tu ne l’ouvres, je voudrais que tu saches que personne avant toi ne l’a vu. Et je suis sûr que si elle me voit, là où elle est, elle ne pourra que m’approuver de te l’offrir aujourd’hui. Il n’y aura pas de meilleur moment que maintenant.

En enlevant le papier cadeau, Marie trouva une enveloppe sur la boite. Elle l’ouvrit, lut le petit mot et sembla très émue. Elle regarda Denis, les yeux humides.

-Il y a un message de sa part, tu dois le lire.

-Cela, par contre, je ne le savais pas, reprit Denis en s’approchant pour voir ce qui était écrit. C’était un message calligraphié, et il reconnut l’écriture de la disparue. Il put y lire ces lignes

« Ma chérie

Tu as su conquérir le cœur de mon enfant  comme il a conquis le tien. Vous vivrez le plus grand des bonheurs et je vous embrasse tendrement.

Avec tout mon amour, Maman »

Il ne voulut pas montrer son émotion, bien qu’elle fut au moins aussi forte que celle de sa future épouse, et eut du mal à la contenir, mais il ne voulait rien laisser paraître. Elle ouvrit enfin la boite pour découvrir un superbe collier en perles noires, accompagné d’une paire de boucles d’oreilles assorties. Judith, qui s’était rapprochée également, pour voir le contenu, regarda Marie.

-Des perles noires, dit-elle. Ce sont les plus précieuses, et on ne les trouve guère qu’à Tahiti. Marie passa le collier autour de son cou, et accrocha ses nouvelles boucles d’oreille.

-Je n’ai jamais vu une aussi belle femme, dit Pierre.

-Et moi? fit Judith, en faisant semblant d’être fâchée. Ils s’esclaffèrent tous les quatre.

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Ils étaient en route pour aller dîner. Denis conduisait, Marie était assise à ses côtés, tandis que Judith et Pierre avaient pris place à l’arrière.

-Dis-moi, Denis, fit Pierre, quel est ton patronyme ? Denis, qui avait demandé à Marie de ne rien dire, répondit de manière énigmatique.

-Je ne te le dirai pas pour l’instant, mais ce ne sera peut-être pas nécessaire. Il est possible que tu le devines plus tard. Pierre n’insista pas. Le moment était venu de leur annoncer ce qu’il avait concocté.

-Ce soir nous serons huit à table. Il y aura Pierre, et Anne-Sophie, son épouse. Ils ont été mes tuteurs légaux, jusqu’à ma majorité, après le décès de mes parents et ils seront accompagnés par Anne, leur fille et son compagnon. Pour moi, c’est ma deuxième famille et ils me considèrent comme le fils qu’ils n’ont pas pu avoir. Anne, c’est comme une sœur. Nous avons passés les premières années de notre enfance ensemble. Ils n’auraient pas compris si je ne les avais pas associés à cet évènement. Mais il faut aussi que vous sachiez que pour Pierre la valeur associée à la notion de famille est la chose la plus importante qui soit. Il dit toujours que dans une famille, si les gens ne se tutoient pas, ce n’est pas une vraie famille. Je sais qu’ils vous tutoieront d’emblée, alors faites en autant. Ne vous formalisez surtout pas. D’autant que nous serons bientôt une famille …

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Ils arrivaient au restaurant. Le patron et son associé les attendaient sur le perron. Denis stoppa la voiture, et ils ouvrirent les portes à Marie et Judith.

-Bonsoir Monsieur Denis. Je suis très heureux de vous accueillir. Vos autres invités sont arrivés, et je vous ai réservé le salon particulier pour l’apéritif, ainsi que notre meilleure table dans la salle.

Il regarda Marie et la complimenta en disant qu’elle ferait tourner des têtes, et qu’elle était la plus belle cliente qu’il avait vue depuis longtemps.

La salle se tut, lorsque les clients présents virent Marie franchir le seuil de la porte. Elle était superbe. Elle avait déroulé sa natte et ses longs cheveux sombres, rehaussés par l’éclat de ses yeux bleus, flottaient sur ses épaules. Denis ne se lassait pas de l’admirer. C’était la première fois qu’il la voyait ainsi, et il se plaisait à penser que c’était pour lui.

Il les conduisit ensuite vers le salon réservé, où les attendaient les quatre autres personnes avec qui ils passeraient la soirée. A leur entrée, Anne-Sophie les accueillit en disant simplement «Bonsoir mes enfants» et en les étreignant.

Il allait faire les présentations, lorsqu’ Anne se jeta dans ses bras.

-Salut frérot, dit-elle. Inutile de dire que vous vous aimez, cela se voit. Et vous formez un couple merveilleux, dit-elle ensuite, se tournant vers Marie. Si tu savais comme je suis heureuse que tu aies trouvé la bonne personne.

-Salut sœurette, répondit-il.

-Vous ? les interrompit Judith. Elle venait de reconnaitre le couple qui avait voyagé en avion avec eux le matin même. Marie qui n’était pas moins surprise, venait de reconnaitre le compagnon d’Anne. L’avocat qui avait assisté Denis lors du jugement.

-Tu es devenue une très jolie personne, Madame le Juge, dit Denis à Anne. Et le temps de la caserne est bien loin … Le mari de Judith dressa l’oreille. Mais c’est vrai que tu as toujours été éprise de justice. Dès ton plus jeune âge. Figurez-vous qu’un jour …

-Non, pas cela, s’il te plait, n’en parle pas, l’interrompit Anne, qui avait rougi.

-Bien sûr que si ! Lorsque nous étions enfant, nous faisions nos devoirs ensemble, et je lui avais parlé de l’histoire de Jeanne d’Arc. Quelques jours plus tard, elle m’a demandé de lui construire une arbalète. Je l’avais réalisée avec quelques bouts de bois et des élastiques, et le lendemain matin, sans rien dire à personne, elle s’est levée plus tôt que d’habitude et avait guetté l’arrivée du bus des cadres dans la cour. Et elle a couru derrière, en agitant son arbalète, et en criant « justice, justice ». Toute la caserne en avait ri plus d’une semaine.

Tout le monde éclata de rire, Anne avait rougi davantage encore, et Daniel dit à sa compagne qu’il comprenait pourquoi elle était devenue juge. Le mari de Judith était de plus en plus intrigué.

-Ton père était militaire ?

-Pas exactement. Le seul uniforme qu’il avait était son uniforme de cérémonie. Il faisait partie des personnels civils, avec le grade d’ingénieur général, et Pierre, qui était son adjoint, lui a succédé. Mais j’ai manqué à la plus élémentaire des politesses  en ne vous présentant pas l’un à l’autre.

-Je suis Pierre de V.. Le mari de Judith reconnut le nom de celui qui était en tête de sa hiérarchie, qu’il n’avait jamais rencontré, et se figea au garde à vous.

-Mes respects, mon …

-Pas de ça entre nous, Pierre. Tu fais déjà partie de la famille et Denis t’aura expliqué ce que cette valeur représente pour moi. Et ceci sera valable également pour nos rapports professionnels, tant que nous serons en tête-à-tête. Nous nous reverrons prochainement, car je dois effectuer une tournée d’inspection au centre d’essais. En ce qui concerne le père de Denis, tu auras probablement lu son ouvrage sur l’organisation qui est une référence dans nos services. Mais laissons là le travail, nous sommes réunis pour une autre raison ce soir.

Il s’approcha de Marie.

-Je suis heureux pour Denis et pour toi. Vous n’auriez pas pu trouver mieux, l’un et l’autre, et je sais ce dont notre Pays est redevable à ta famille. Il raconta brièvement comment les ancêtres de Marie et Judith s’étaient illustrés dans l’histoire.

-Merci, dit Marie. J’avais remarqué à notre première rencontre son sens de l’honneur, et cela m’a plu de suite chez Denis. Et ce que je viens d’apprendre me rend doublement heureuse.

Anne-Sophie intervint pour dire qu’il était temps de passer à table, et ils prirent place dans la grande salle.

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Un repas copieux les attendait, et la table qui leur était réservée était un peu à l’écart des autres. Un somptueux bouquet de roses rouges avait été disposé sur la table. L’ambiance était détendue, et une musique de fond y aidait. Lorsque Denis avait rencontré le patron pour l’organisation de la soirée, il lui avait apporté un CD de Bach en lui demandant de le faire jouer pour la soirée. Marie reconnut immédiatement les variations Goldberg.

-La musique de notre première soirée, dit-elle, émue.

Pierre, l’ami du père de Denis, demanda au futur couple ce qu’ils avaient prévu pour la messe de Mariage. Marie avait envisagé l’église de sa paroisse, et il lui demanda qu’elle le prévienne quand  elle aurait pris contact avec le curé.

-Je m’occupe du reste, avait-il rajouté. Rien ne s’oppose à ce que la messe soit célébrée par un aumônier militaire. Denis et Marie lui donnèrent leur accord. Ils discutèrent ensuite de choses et d’autres, la glace était rompue, et ils décidèrent tous de se séparer vers vingt-deux heures. La journée avait été longue et riche en émotions  pour chacun. Mais ils avaient décidé de se retrouver le lendemain après-midi dans un salon de thé avant que Pierre, Anne-Sophie, Anne et Daniel ne reprennent le chemin du retour. Judith et son mari, quant à eux, avaient réservé une chambre dans un hôtel et ne devaient repartir que deux jours plus tard. Denis déposa Judith et son mari devant chez Marie. Il était enfin seul avec elle.

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Elle ne put attendre et l’embrassa dans l’ascenseur. En entrant chez elle, elle le tenait par la main, l’embrassa encore, elle posa son châle sur le canapé, et Denis en fit autant avec sa veste.

-Cette nuit, je veux être tienne, mon amour lui dit-elle, en se serrant contre lui. Viens. Pour notre première fois, je voudrais que tu me découvres d’abord. Plus tard, ils crièrent leur bonheur ensemble.

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Le temps était magnifique le lendemain lorsqu’ils se réveillèrent. Ils étaient encore enlacés et s’embrassèrent. Ils préparèrent ensemble le petit-déjeuner et découvrirent qu’ils avaient les mêmes goûts.

-Je n’aimerais pas qu’ils sachent de suite, pour nous, dit Denis.

-De qui parles-tu ?

-Du travail. Pour ce qui nous concerne. J’aimerais leur annoncer notre mariage le plus tard possible. Serais-tu prête à jouer le jeu ?

-Bien sûr, mon chéri. J’ai réussi jusqu’à présent à ne rien montrer de mes sentiments pour toi, et je peux continuer. Tout a été si rapide, pour nous, je comprends ta situation. Moi non plus, je ne voudrais pas qu’ils se mettent à jaser. Elle se doucha ensuite, et en ressortant de la salle de bain, elle dit à Denis qu’elle avait une surprise pour lui.

-Regarde dans l’armoire, dans la chambre, la porte de droite. Il l’ouvrit et ne vit d’abord rien, puis il remarqua un carton, posé au fond. Il pensait qu’elle voulait lui montrer sa robe de mariée et il fut plus que surpris en découvrant le contenu du carton.

Celui-ci contenait un nécessaire de soins pour homme. Elle s’était placée derrière lui, et avait posé ses deux mains sur les épaules de Denis. Elle l’embrassa tendrement dans le cou en lui disant qu’elle attendait depuis longtemps qu’il ouvre ce carton. Il y avait aussi un trousseau de clés et elle lui dit que ces clés étaient maintenant les siennes.

Ils décidèrent de ne rien manger à midi, et Denis proposa à Marie de l’emmener visiter son appartement. Elle accepta avec joie en lui disant en riant qu’elle n’avait jamais vu l’antre d’un célibataire.   En arrivant chez lui avec Marie, son voisin l’attendait.

-Bonjour Monsieur Denis, bonjour Madame. Nous avons eu une tentative de cambriolage hier soir, mais l’individu a été maîtrisé par un passant, et la police s’est chargée de lui. Il n’a pas pu aller plus loin que la porte de l’ascenseur.

-Probablement un désœuvré, ou une personne ivre, répondit Denis. Mais il pensa qu’il devrait malgré tout en parler avec Pierre dans l’après-midi. En arrivant devant sa porte, il regarda Marie au fond des yeux, pour lui dire qu’elle était la toute première personne à en franchir le seuil. Il lui donna un double de ses clés en lui disant qu’elle était aussi chez elle.

Marie visita avec ravissement l’appartement de Denis, et apprécia la décoration. Il lui avait dit qu’elle découvrirait peut-être son secret, mais pour la mettre sur la voie, il précisa que celui-ci était sur la table de nuit.

C’était un simple album photo qui l’attendait.  C’est ce qu’elle crut à première vue mais il contenait plus que des photos. Elle s’assit sur le lit et commença à le feuilleter.

Cet album, il l’avait réalisé après le deuil qui l’avait frappé. Il contenait des clichés épars, glanés çà et là, qui retraçaient sa vie depuis son enfance jusqu’à la fin de son adolescence.  Les premières pages étaient remplies d’instantanés sur lesquels elle reconnut Pierre, Anne-Sophie et leur fille, et deux autres personnes, les parents de Denis,  ainsi que de belles photos réalisées aux Iles Canaries.

Cette série d’images occupait la moitié de l’album, et se terminait par une page sur laquelle une photo avait été arrachée. La double page suivante représentait une vue du désert. l’ocre du sable et le bleu du ciel, et il avait écrit en dessous « La traversée du désert ». En tournant la page, elle reconnut un poème de Lorca, la ballade de l’eau de mer.

La mer

Sourit au loin

Dents d’écume

Lèvres de ciel.

– Que vends-tu, ô fille trouble,

Poitrine découverte ?

– Ce que je vends, c’est l’eau

De la mer.

– Que portes-tu, garçon noir,

À quoi ton sang se mêle ?

– Ce que je porte, c’est l’eau

De la mer

– Dis, ces larmes salées,

D’où viennent-elles, mère?

Ce que je pleure, c’est l’eau

De la mer.

– Mon cœur, et cette amertume

Profonde, d’où naît-elle?

– Bien amers nous rend l’eau

De la mer

La mer

Sourit au loin.

Dents d’écume

Lèvres de ciel.

Sur les page suivantes, elle découvrit une série de croquis à la plume qui la représentait. En connaisseuse, elle en apprécia la finesse. Il l’avait dessinée, elle, de mémoire, lors de divers moments qu’ils avaient vécu ensemble. Elle reconnut la loge lors de leur première soirée, et bien d’autres moments. Seule le dernier croquis était différent, c’était un couple se mariant à l’église. Il avait écrit dessous « Quand écrira-t-elle … » et elle regarda ce qui suivait. La page était vide, mais il avait glissé un stylo à plume à cet endroit de l’album.

Elle le prit et dessina quatre lettres, deux sur chaque feuille. N O U S. En rejoignant Denis, ses yeux rayonnaient de bonheur.

-Si tu savais tout ce que j’éprouve pour toi … je ne trouve pas les mots pour le dire.

-Tu commences à comprendre Lorca, répondit-il, en la serrant fort contre lui.

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Ils se retrouvèrent tous au salon de thé en milieu d’après-midi. Denis relata l’incident de la veille à Pierre qui lui répondit de ne pas se tracasser à cause de cela. Ils prirent congé les uns des autres, mais avant de se séparer, il annonça à Pierre qu’il se rendrait bientôt à la capitale pour choisir les alliances, en compagnie de Marie.

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